A la veille du palmarès, les paris allaient bon train. Qui parmi les 21 films en compétition va repartir avec un prix ? Les membres se sont réunis en conclave dans un lieu tenu secret et sans téléphone portable. En attendant le verdict du jury qui devait être connu samedi soir, voici le palmarès de Reporters en attendant celui, officiel, dévoilé samedi soir par le jury présidé par Alejandro Gonzalez Iñarritu, cinéaste mexicain aux cinq Oscars. Deux grands favoris devraient se retrouver au Palmarès : « Douleur et gloire » de Pedro Almodovar et « Parasite » de Bong Joon-ho.

De notre correspondante Dominique Lorraine

Palme d’Or :

Corée du Sud – 2h12 – sortie 5 juin 2019 – 2018 – Réalisateur: Bong Joon Ho – AVEC: Song Kang-Ho – Sun-kyun Lee – So-Dam Park – Woo-sik Choi – Yeo-Jeong Jo – Hye Jin Jang – Cho Yeo-jeong –


«Parasite» de Bong Joon-ho, du prodige du cinéma sud-coréen, pour «sa manière extraordinaire de se réinventer en permanence, en touchant à tous les genres : la comédie, le drame, le thriller, l’horreur. Le scénario, riche en rebondissements, évoque le fossé grandissant entre les nantis et les plus démunis en Corée du Sud». Le film qui l’a ouvert les portes du cinéma : «Le salaire de la peur» de Henri-Georges Clouzot, Palme d’Or en 1953. Un bon présage !

Grand Prix du Festival de Cannes :
«Douleur et gloire» de Pedro Almodovar, une œuvre romanesque, émouvante portée à l’écran, par son double Antonio Banderas, qui incarne un réalisateur en manque d’inspiration. La presse lui décerne 11 Palmes d’Or sur 15 votants. Un record. Mais Bong Joon-ho risque de lui voler la vedette.

Prix d’interprétation masculine :


Pier Francesco Favino, dans «Le traître» de Marco Bellocchio, magnifique, incarnation de Tommaso Buscetta dit Don Masino, «Il Traditore», comme le surnommait la mafia sicilienne, Cosa Nostra, depuis qu’il avait décidé de collaborer avec la justice, suite au massacre d’une partie de sa famille, décimée par des clans rivaux. C’est à cette figure «historique» du milieu sicilien, que s’est donc intéressé Marco Bellochio, de retour à la Compétition à Cannes. Dix ans après «Vincere» (sur Mussolini), Bellochio aura signé une œuvre d’une grande facture pour restituer cette époque et les méfaits de ces ses grandes figures du crime organisé, à travers le portrait au scalpel le premier des grands «repentis» de la mafia, dont les dénonciations auront permis l’arrestation de 366 «gros poissons». Le cinéaste italien, a réalisé avec «Il Traditore» une œuvre époustouflante de précisions, à travers laquelle il rend, en creux hommage aux «petits juges», à l’image de Falcone, victime d’un attentat meurtrier sur une autoroute piégée. N’épargnant pas non plus «L’Inoxydable», Andreotti, l’indéboulonnable président du Parlement, qui s’était révélé être, bien des années plus tard, un des plus importants tireurs de ficelles de Cosa Nostra.
Cependant et s’il fallait récompenser le film de Quentin Tarantino, pour sa fidélité à Cannes et de surcroît pour le «poids» américain qu’il représente, le jury pourrait trouver dans «Once Upon a Time… in Hollywood», pour distinguer le duo épatant qu’y forment Brad Pitt et Leonardo Di Caprio.

Prix d’interprétation féminine :
Encore un duo à proposer : les deux magnifiques actrices de «Portrait d’une jeune fille en feu» de Céline Sciamma : Adèle Haenel et Noémie Merlant qui portent ce film magnifique qui suit la naissance du désir entre une peintre de condition modeste mais libre et son modèle au XVIIIe siècle. Un portrait d’une grande délicatesse de la condition féminine de cette époque.

Prix de la mise en scène :
«Matthias et Maxime» du virtuose Xavier Dolan. Le jeune prodige du cinéma québécois a été, cette année aussi, bien au rendez-vous. Amis d’enfance, Matthias (Gabriel D’Almeida Freitas), Maxime (Xavier Dolan), la vingtaine, arrivent à un moment où il faut décider de sa vie pour être en accord avec ses désirs. Un baiser de cinéma dans un film amateur va déclencher cette remise en question…

Prix du Jury :
«Une vie cachée» de Terrence Malick. L’histoire d’un père de famille autrichien qui, quand la Seconde Guerre mondiale éclate, refuse de prêter serment à Adolf Hitler. «Un combat contre le mal», selon Terrence Malick, qui mêle aussi conscience morale et mysticisme. Une splendeur visuelle.
Palme d’Or Spéciale
Ken Loach, avec «Sorry We Missed You» pour sa constante humanité et sa rage de faire des films fraternels : «Moi, Daniel Blake parlait du soutien que devraient recevoir les plus vulnérables. Mais notre gouvernement n’a pas bougé d’un pouce. Il est toujours aussi cruel.».
Faut-il pour autant baisser les bras ? Ken Loach le dit clairement : Non !

Palme d’Or «Reporters»


«Roubaix, une lumière» d’Arnaud Desplechin. Notre coup de cœur du festival. Le réalisateur français revient dans sa ville natale, Roubaix, qui «a le souvenir d’avoir compté et de n’être plus rien», pour tricoter un superbe polar. Un soir de Noël, Daoud le chef de la police locale (Roshdy Zem, également un Prix d’interprétation possible) et Louis, fraîchement diplômé doivent résoudre le meurtre d’une vieille dame. Les voisines deux jeunes femmes, Claude et Marie (Léa Seydoux et Sara Forestier impressionnantes), toxicomanes, alcooliques, amantes sont soupçonnées du forfait.
«Commandant Daoud», placide, humain, tendre et son équipe, les ramènent tour à tour dans les mailles de leurs filets, draguant les (bas) fonds interlopes dans lequel végètent une frange de la société de cette cité sinistrée, naguère florissante.
«Parce que la vie n’est pas gratuite et qu’on aurait sans doute préféré rester dans le monde enchanté de l’enfance» leur explique Daoud, qui a des relents de notre écrivain national Kamel Daoud. Un film puissant sur la culpabilité, la pitié, et le renoncement de soi qu’on aimerait voir récompenser de la Palme d’Or. Ce serait un choix audacieux et juste, mais un palmarès c’est assez souvent, aussi, une histoire de consensus où prime le plus petit dénominateur commun.

Dernières impressions cannoises

La Pavillon algérien porté disparu


Dans le village international, au côté des pavillons marocain et tunisien manquait le pavillon algérien. Pour les Centres Nationaux du cinéma, un pavillon, c’est l’endroit où l’on promeut ses productions, ses festivals, ses lieux de tournage. Et c’est aussi, en l’occurrence, un lieu convivial pour les professionnels intéressés par l’Algérie. Un endroit où les équipes des films algériens sélectionnés pouvaient rencontrer la presse, des producteurs ou des distributeurs et autres vendeurs à l’international. C’est particulièrement regrettable que le pavillon algérien ait « disparu » cette année, précisément, alors que 3 films représentant l’Algérie avec le succès que l’on sait, drainaient les foules.

Les JCC annoncent leur prochaine édition
Les Journées cinématographiques de Carthage ont fait leur traditionnelle conférence de presse. Nejib Ayad, le directeur qui les remis sur leurs vraies rails, depuis sa nomination, il a trois années, y a annoncé une modification de date et une nouveauté. « La date des élections présidentielles tunisiennes, annoncée dernièrement, était trop proche du rendez-vous des JCC et risquait de gêner la fête du Cinéma. Nous avons en conséquence avancé nos dates d’une semaine pour éviter tout amalgame. Retenez donc les nouvelles dates : du 26 Octobre au 2 Novembre 2019 ». Poursuivant en annonçant la création d’une nouvelle section compétitive ouverte aux cinéastes de la diaspora. Les inscriptions sont ouvertes pour les films en Compétition Officielle, les Films du Monde et Carthage Ciné-Promesse ainsi que pour l’Atelier de la coproduction CHABAKA et l’Atelier de la postproduction TAKMIL.

« Caméra d’Afrique » restauré
A travers Caméra d’Afrique (Cinéma africain : filmer contre les impossibles), le cinéaste tunisien Férid Boughedir a réalisé un travail de mémoire essentiel, réalisé à partir d’extraits de films, de témoignages et d’interviews. Sélectionné au dans la section Cannes Classics, le documentaire (qui avait concouru dans la section Un Certain Regard au Festival de Cannes 1983) a été présenté dans une version restaurée, réalisée à partir du scan 2K du négatif original 16 mm dans le cadre du plan de restauration initié par l’Institut français et le CNC, sous l’égide du Comité pour le Patrimoine Cinématographique Africain.

Le record (peu jalousé) de Kechiche
Abdellatif Kechiche a présenté le deuxième volet de sa trilogie : «Mektoub My Love : Intermezzo» après «Mektoub My Love : Canto Uno» montré à la dernière Mostra de Venise. Soit 3h28 de film avec… trois séquences (et demi) : le premier sur une plage de 38 minutes et le second de 170 minutes dans un dance-floor, avec une scène de sexe de 13 minutes, et un réveil dans une chambre à coucher, la plus brève… Sur un carnet, une journaliste, Anaïs Bordage, s’était amusé à cocher sur son carnet, une croix à chaque fois qu’était montré le bas du dos des acteurs et actrices : au total, elle a à en dénombrer 178 ! Avec humour, Anaïs Bordage pense que «si on les enlevait, le film dure 20 minutes.» Certains ont crié au génie, d’autres au scandale. Ce qui est certain, c’est que ce film éprouvant et assourdissant a fait “plouf“. «A partir du moment où on tente une expérience nouvelle, tout le monde n’est pas ouvert à cette expérience, tout le monde n’est pas sensible à mon regard, au regard que je porte sur les autres. Ça ne me dérange pas. Ce que je vois, et ce que j’aime voir n’est pas aimable ou appréciable pour tout le monde. Heureusement, ce serait désastreux sinon», s’est toutefois défendu Kechiche qui avait exigé une séance à 22h.

Zahia Dehar primée à la Quinzaine
Le prix SACD 2019 de la Quinzaine des réalisateurs a été décerné au film troublant et fascinant «Une fille facile» de Rebecca Zlotowski. «C’est une fille facile, le film de Rebecca Zlotowski co-écrit avec Teddy Lussi-Modeste que le jury a voulu récompenser, et à travers lui le personnage de Zahia Dehar, figure suggérée d’escort girl, lectrice de Duras qui emporte le récit vers un conte moral moderne, jeune femme incarnant avec son personnage «l’insoutenable légèreté de la femme», avec, à fleur de peau, une étrange innocence lui permettant d’échapper aux humiliations de la domination masculine, et nous laissant finalement à son égard, un sentiment d’infinie tendresse.» Zahia s’était distinguée, il y a quelque temps pour sa proximité avec des footballeurs en vue, du Réal, du Bayern, etc.Depuis, elle s’est installée à Londres d’où elle mène sa carrière de muse des grands noms de la mode.
Louxor
La société de Mohamed Hefzy, Film Clinic, (qui avait produit «Yommedine» en Compétition à Cannes l’an dernier) annonce la post-production de «Luxor», deuxième long métrage de la réalisatrice Zeina Dura, dont le premier opus «The Impérialists are still alive !» avait été primé à Sundance en 2010. Cette histoire d’amour et de nostalgie dont le site de Louxor est la clé sera interprétée par l’Anglaise Andrea Risebourgh et le Franco-Libanais Karim Salah. Le producteur égyptien, toujours Président du Festival du Caire, confirme ainsi sa position incontournable au sein du cinéma arabe indépendant.

Dominique Cabrera, retour au doc
«Un jour mon cousin et ma nièce se sont données rendez-vous à la Cinémathèque française pour visiter l’exposition consacré au cinéaste Chris Marker. Là, ils regardent «La Jetée» et mon cousin est fasciné par la quatrième plan du film dans lequel on voit un couple et un enfant de dos en train de contempler les pistes d’Orly. Il se reconnaît enfant avec ses parents et sa grand-mère qui est aussi la mienne. Or le tournage date de 1962, c’est-à-dire de l’année où les pieds noirs sont revenus en France et où nous allions régulièrement à l’aéroport accueillir notre famille et nos mais. A travers cette histoire que je suis en train de creuser, j’ai l’intention de parler de l’exil et de ce que représente la perte d’un pays. C’est bien la preuve que la vie est romanesque et la raison pour laquelle j’aime autant passer du documentaire à la fiction, pour que le roman du cinéma s’aligne sur celui de la vie ?». C’est ainsi que la cinéaste française Dominique Cabrera, née à Sig, a annoncé le thème de son prochain documentaire.