Quel est le point commun entre les wilayas de Batna, Oum El Bouaghi, Constantine, El Oued et Sétif ? Sans doute plusieurs choses, mais pour ce qui nous intéresse, toutes ces wilayas sont pourvoyeuses en feuilles de tabac de Tobbacos United (UTC), ex-SNTA. Les paysans qui ont choisi ce créneau étaient présents en force, en fin de semaine écoulée, pour crier leur désarroi face à ce qu’ils considèrent comme un marché de dupes. Des dizaines ont donc bravé le jeûne et le danger de la route pour se présenter à la Direction générale de UTC située à la zone industrielle de Benbadis (ex-El Haria), à une trentaine de kilomètres de Constantine.

L’ire des contestataires est née suite au stockage de 40 tonnes de feuilles de tabac à leur niveau que l’entreprise qatarie refuse d’acheter. Pis, cette quantité représente la récolte de l’année écoulée, alors que celle de cette année, une production record, nous a-t-on assuré, est sur le point d’être récoltée. Les 40 tonnes représentent une production dont le prix avoisinerait les 150 milliards de centimes. Ce qui n’est pas rien. Les paysans sur place clamaient à qui voulaient les entendre qu’ils n’ont jamais été dans cette situation, eux, qui sont sous-traitants de l’ex-SNTA depuis sa nationalisation en 1963. « Nous avons toujours travaillé dans des conditions très bonnes pour honorer nos promesses envers la SNTA. Tout ce que nous produisions était systématiquement acheté et la SNTA importait parfois du tabac pour suppléer aux mauvaises productions des années de disette. Mais depuis la venue des Qataris l’année passée tout a changé », nous dira un paysan de Batna.
Les contrats partent en fumée
Il faut dire que plus de 5 000 producteurs de tabac sous toutes ses formes activent avec l’ex-SNTA depuis des lustres et ont même continué avec la même ardeur avec les entreprises qui ont succédé à la société nationale. Sauf que UTC n’entend pas honorer les contrats signés par ses prédécesseurs, estimant que ses partenaires doivent être diversifiés et qu’elle n’était pas dans l’obligation d’acheter toute la production des cinq wilayas citées plus haut. Les plaignants, de leur côté, ne l’entendent pas de cette oreille. Ils nous diront qu’ils activent dans le domaine du tabac dans un cadre de coopératives, travaillant exclusivement avec les sociétés de tabacs avec lesquelles elles avaient signé un contrat d’exclusivité. La dernière société après la SNTA, Assantia, n’a pas vu d’inconvénient à reconduire les contrats des paysans, contrairement à l’entreprise qatarie qui estime qu’il y a plusieurs points à revoir. Le directeur de l’entreprise, qui était sorti pour parler avec les contestataires, n’a pas hésité à confirmer que les contrats que les paysans avaient notifiés avec les entreprises les ayant précédées sont caducs. L’UTC avait une entreprise intermédiaire spécialisée dans l’achat du tabac sur laquelle elle compte pour se rapprocher des producteurs sans exclusive. Nous apprendrons aussi sur place que UTC dispose d’un stock de production de tabac qui s’élève à 80 tonnes « et suffira largement pour la production de l’entreprise qatarie jusqu’en 2022 ». Une source de l’entreprise nous révélera aussi l’existence d’un stock important de cigarettes et de « chemma », 30 millions de paquets de cigarettes et 17 millions de sachets tabac à priser. Les paysans ne sont donc pas au bout de leur peine, sachant que la SNTA a « cédé » des parts, il y a une année, à l’entreprise qatarie qui a injecté quelque 3 milliards de dollars dans une entreprise algérienne qui, pourtant, avait une bonne santé financière, pour que cette dernière fasse des montages financiers et administratifs, noyant au passage les espoirs des sous-traitants, et se réservant le droit de créer d’autres entreprises intermédiaires. On se souvient qu’une protesta de plusieurs semaines avait éclaté dans la commune de Benbadis, forte à l’époque de 1 500 travailleurs, qui avait alerté sur la privatisation d’un fleuron de l’industrie algérienne. Les travailleurs de l’unité la plus importante d’Algérie n’avaient pas trouvé le soutien nécessaire de leurs collègues des autres unités et la privatisation s’est faite avec plusieurs zones d’ombre. A noter aussi qu’un plan social a été opéré par l’entreprise qatarie à l’issue duquel des centaines de travailleurs des unités de l’ex-SNTA ont été congédiés. n