Le Centre national de recherche en archéologie (CNRA), principale structure chargée de la recherche et de la protection du legs archéologique et historique national, ouvre aujourd’hui une nouvelle dimension de son travail de recherche en œuvrant, depuis son implication dans le chantier du port d’El Hamdania de Cherchell, à la constitution d’une «carte archéologique subaquatique». Son directeur, Toufik Hammoum, et le directeur-adjoint, Kamel Meddad, abordent dans cet entretien croisé les principales missions du Centre, les découvertes enregistrées et la poursuite du travail au niveau du chantier du port d’El Hamdania, mais les fouilles en milieu subaquatique.

Entretien réalisé par Khaled Zeghmi

Reporters : Avant d’aborder le travail que vous menez au niveau du port d’El Hamdania, pouvez-vous revenir sur les missions du CNRA, une structure en activité depuis près de quinze ans ?
Toufik Hamoum : Le CNRA est un établissement public à caractère scientifique et technologique, son rôle est la recherche académique ainsi que la programmation des recherches dans les domaines du patrimoine et de l’archéologique. Nous travaillons au niveau national, et l’une des missions principales que nous poursuivons est de faire un inventaire et d’établir une carte archéologique nationale. Il s’agit de référencer l’ensemble du patrimoine terrestre ou subaquatique. Et en ce sens nous travaillons simultanément sur plus de vingt projets inscrits à l’indicatif du CNRA, chacun concernant une phase ou un aspect bien déterminé de la recherche. Par ailleurs, le CNRA assure la mission de prévention pour le compte du ministère de la Culture, c’est-à-dire un travail de prévention du «risque archéologique», en accompagnant le déroulement des grands projets d’investissement et de développement. En fait, nous intervenons en amont pour identifier et documenter le patrimoine qui pourrait subir un risque. En plus d’établir des constats lors de chaque découverte, que cela soit avant ou après chaque chantier d’aménagement.

Depuis sa création, le CNRA est structuré en quatre branches principales, une cinquième est néanmoins à l’ordre du jour, pourriez-vous nous en parler avec plus de détails ?
En effet, le CNRA, dont le siège est à Alger, est partagé en quatre structures «archéologie historique», «production et culture matérielle», «cartographie archéologique» et «archéologie et environnement». Une cinquième verra le jour, avec la création prochaine de la division de «recherche archéologique subaquatique».
Justement, le travail du CNRA a été mis en avant à travers votre action, à la fois terrestre et subaquatique au niveau du projet du port d’El Hamdania (Cherchell). Pouvez-vous nous parler du rôle qui vous a été confié ?
La zone d’El Hamdania et, plus généralement Cherchell, est largement connue sur le plan archéologique. Il s’agit de l’ancienne capitale de Maurétanie Césarienne. C’est une grande ville depuis l’Antiquité, un véritable musée à ciel ouvert où l’on trouve des vestiges témoignant de plusieurs époques. Et le site des Trois îlots où a été implanté le port est également connu pour sa richesse archéologique. Notre intervention, qui se poursuit encore, est donc venue en amont, sachant qu’une partie des vestiges disparaîtra inévitablement lors de la construction. Il s’agit de prendre les devants, faire de la prévention, mais aussi des recommandations à la tutelle sur des interventions ponctuelles d’urgence.

Le travail de terrain avait été marqué entre octobre et novembre 2018 par une campagne de fouilles, quelles ont été les découvertes ?
Jusqu’à présent, nous avons réussi à localiser et à référencer sept sites archéologiques sur le continent, certain remontant à la préhistoire. Les travaux de prospection et de recherches continueront dès le mois de juin afin de localiser d’éventuels sites dans l’emprise du port, mais aussi d’évaluer la faisabilité d’intégrer des sites dans le port lui-même. Cela se décidera selon l’importance de chaque vestige. Quant au milieu subaquatique, il n’y a pas eu de grandes découvertes, mais nous avons néanmoins exploré un site identifié dès les années 1940 (…) Cela nous a permis de localiser et documenter son patrimoine. En fait, c’était juste la première opération de recherche en milieu subaquatique et nous continuons sur toute la côte, des Trois îlots jusqu’à Cherchell.

Vous avez conduit les recherches de terrain, un mot sur les découvertes ?
Kamel Meddad : En fait, cette première opération en milieu subaquatique a notamment permis de documenter et géo-localiser le patrimoine autour du «Rocher Blanc», à environ 100 mètres du rivage. Et nous avons à ce titre identifié 23 canons qui remontent au XVIe ou XVIIe siècle. Ils proviennent selon toute vraisemblance d’un navire ayant fait naufrage. Nous ne connaissons cependant pas son identité exacte, les études viennent de commencer. Mais pour le moment nous sommes en phase de repérage et de documentation, il s’agit d’une opération d’urgence et non d’une recherche. Nous devons maintenant trouver une solution pour sauvegarder et préserver ces 23 pièces. Il ne s’agira pas forcément de les extraire du milieu marin, mais peut-être faudra-t-il les déplacer sur un autre site où ils seront en sécurité.

S’il s’agit donc aujourd’hui d’une «mission d’urgence», quelles seraient les prochaines étapes du travail du CNRA pour la zone d’El Hamdania ?
Nous continuons le travail in situ, il s’agit de balayer toute la zone et de pousser les investigations là où cela est nécessaire. Le projet est de lancer des recherches prioritaires sur toute l’emprise du port, soit pratiquement 6 à 7 km menacés de disparition. Nous pensons qu’il y a des vestiges de l’époque romaine, probablement phénicienne également. Ce qui est sûr, c’est qu’il s’agit d’une zone très riche et les sites que l’on découvre à terre, des habitations, des ateliers de salaison… sont la preuve d’une importante activité.

Cette mission à Cherchell marque également un tournant pour le CNRA, dorénavant, envisagez-vous de multiplier les fouilles en milieu marin ?
En fait, le CNRA vient d’être doté d’un siège à Tipasa, c’est lui qui domiciliera la division de la recherche subaquatique. Et sa mission, définie par le conseil scientifique au début de l’année 2019, sera d’entreprendre des projets de recherches de vestiges immergés. La priorité étant d’établir une «carte archéologique subaquatique» de tout le littoral algérien soit 1 644 km. Bien sûr, en l’état actuel des choses nous ne pouvons pas encore aller au-delà de quelques kilomètres des côtes. En fait, depuis septembre 2018, nous avons lancé le travail de l’équipe composée d’une douzaine de plongeurs et doctorants, en l’équipant notamment de petites embarcations, d’un sonar ainsi que de l’ensemble du matériel de plongée et de sécurité.

Le chantier du CNRA s’annonce donc colossal, étant donné notre histoire. La côte algérienne regorge très certainement de dizaines d’épaves et de vestiges. Avez-vous une idée claire de leurs situations ?
Oui c’est un nouveau dossier et une nouvelle page qui s’ouvre. Aujourd’hui, nous lançons les premiers jalons avec la construction de l’équipe, l’acquisition des équipements, la définition de la stratégie et du projet de recherche… et après le mois de Ramadhan, nous lancerons les fouilles sur le littoral d’El Hamdania jusqu’à Cherchell, puis nous irons à Béjaïa et vers d’autres sites déjà programmés. Quant à ce qui pourrait être découvert, il est clair que des centaines de vestiges, d’épaves de navires gisent tout le long de la côte algérienne. Les sources historiques l’indiquent déjà pour les seules baies d’Alger, Béjaïa ou d’Oran. Mais il s’agit d’un patrimoine national à protéger, il est nécessaire de ne diffuser les localisations qu’avec parcimonie tant que les fouilles et recherches complètes n’ont pas été entreprises. Et à ce titre, la Marine nationale joue également un rôle très important. Nous travaillons en étroite collaboration avec elle pour la préservation des sites.