L’idée d’un entretien avec Madame l’ambassadrice de la République de Cuba remonte à février dernier et à l’annonce de la participation algérienne au salon du livre de la Havane. L’échange avec la diplomate devait porter initialement et presque exclusivement sur le champ culturel, mais comme il a été à chaque fois différé pour des questions de calendrier, il s’est mué à son aboutissement en ce mois de mai en une conversation passionnante et à bâtons rompus sur l’actualité cubaine et le blocus des Etats-Unis, mais plus essentiellement sur l’état de la relation bilatérale entre La Havane et Alger et les perspectives de son développement. Verbatim.

Reporters : A partir de ce mois de mai 2019, on va assister à une nouvelle séquence des relations critiques entre Cuba et les Etats-Unis. Elle sera marquée par la décision de l’Administration Trump de renforcer l’embargo de Washington sur La Havane, par la réactivation du chapitre III de la « loi Helms-Burton » de 1996. Une disposition de sanctions à chaque fois reportée depuis sa promulgation, au temps de l’ancien président Bill Clinton. Lancée en avril dernier par le secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo, pareille initiative vous étonne-t-elle ?
Clara M. Pulido Escandell : La réponse est non ! Depuis son arrivée à la Maison-Blanche, le président Trump et ses collaborateurs n’ont jamais fait un mystère de leur volonté à multiplier les sanctions contre Cuba. Ils n’ont jamais eu d’avis différent que de penser que leur priorité est d’annuler tous les efforts de rapprochement entrepris par Washington et La Havane lors des années précédentes avec le rétablissement des relations diplomatiques en décembre 2014, l’ouverture des ambassades en 2015 et lors du voyage de l’ancien président Barak Obama à La Havane en mars 2016. Cette amorce de dialogue est aujourd’hui étouffée parce que le président Trump et ses conseillers en politique étrangère n’en veulent pas. Et on les voit revenir en force, de manière plus agressive aujourd’hui, avec des mesures très sévères dignes de la Guerre froide et qui ne touchent pas le modèle économique et social de Cuba, mais l’ensemble de ses partenaires, vers cette vieille stratégie qui consiste à vouloir punir et sanctionner notre pays parce qu’il a décidé ça fait plus de 60 ans de prendre son destin en main et de se libérer de la tutelle impérialiste américaine. Mais, nous, les Cubains, nous ne plierons pas, quelles que soient les conséquences des sanctions aggravées que nous aurons à subir parce que le triomphe de notre révolution en 1959 n’était pas un accident de l’Histoire, mais un retour aux marches de l’Histoire…

L’annonce, par Washington et par le chef de son département d’Etat aux Affaires étrangères, de ressortir le chapitre III de la « loi Helms-Burton » et d’annoncer une batterie de nouvelles sanctions économiques contre Cuba a été faite le 17 avril 2019. C’était le jour anniversaire de la tentative d’invasion américaine de l’île, le 17 avril 1961, qui s’était soldée par la déroute de la baie des Cochons. Vous y voyez un symbole ?
Je vous l’ai déjà dit, les Etats-Unis continuent de pratiquer à l’égard de Cuba une politique impérialiste qui n’a pas changé depuis la Guerre froide. Avec l’administration de M. Trump, cette politique prend des accents plus agressifs. Cela me donne l’occasion de corriger une erreur d’appréciation. Notre pays ne subit pas un embargo comme on le lit souvent dans les journaux et les organes d’information, il supporte le poids d’un véritable blocus, cette fois, relancé par l’activation du chapitre ou du titre III de la « loi Helms-Burton », ce qui est une attaque caractérisée contre le droit international. A Cuba, même un étudiant étranger n’a pas le droit de recevoir de l’argent en dollars envoyé par sa propre famille pour subvenir à ses besoins. Il est interdit à l’économie cubaine d’échanger en monnaie américaine, qui est la monnaie internationale principale, utilisée dans tous les calculs économiques sur le plan mondial… Le but, je le répète encore une fois, est d’imposer le diktat américain à des pays souverains et qui entendent le rester – il est question ici de Cuba, mais on peut parler du Venezuela ou d’autres pays qui veulent défendre leurs intérêts stratégiques propres. Le but est de chercher à détruire l’économie cubaine, empêcher les changements que nous effectuons sous l’optique de notre propre modèle de développement, ainsi que de bloquer les investissements étrangers et nos liens avec l’extérieur dans le cadre de nos lois et de notre modèle politique et social. On rappelle que les nouvelles sanctions contre Cuba, inscrites dans la partie III de la « loi Helms-Burton », permettent aux entreprises américaines de poursuivre devant les tribunaux les investisseurs des autres pays parce qu’ils font affaire avec Cuba. Cela tombe mal quand on sait que les autorités cubaines, depuis la promulgation de la nouvelle Constitution en février dernier, encouragent l’investissement étranger, notamment dans le secteur du tourisme et de l’extraction minière… La nouvelle Constitution remplace celle de 1976. Elle préserve le modèle socialiste et social de Cuba comme elle préserve les principes sur lesquels l’Etat cubain est bâti : la propriété du sol et du sous-sol reste aux Cubains. Cuba résiste depuis près de six décennies et s’emploie à préserver sa souveraineté, ça ne devrait pas changer parce que les Cubains en connaissent bien les enjeux et sont jaloux de leur liberté et de leur liberté d’initiative dans l’espace Caraïbes, en Amérique latine comme dans le monde entier. Et si vous parlez de conséquences, je crois bien que la nouveauté avec M. Trump est de faire pression sur les partenaires traditionnels de son pays. Le Canada, l’Union européenne et d’autres ont des intérêts à défendre avec Cuba. L’application de la totalité de la « loi Helms-Burton », comme on le constate déjà à travers les réactions, ne sera pas sans conséquences sur les relations entre ces pays et ces ensembles géopolitiques et géoéconomiques et les Etats-Unis. Cuba continuera à faire valoir et à défendre ses droits dans la légalité internationale. Elle continuera à consolider ses relations avec les pays frères et amis partout dans le monde… Nous sommes aussi très conscients et nous remercions la solidarité internationale. Chaque année à l’Assemblée générale de Nations unies, on adopte une Résolution en condamnant le blocus américain contre Cuba. Presque tous les gouvernements du monde nous accompagnent avec leur vote, sauf la propre administration américaine et Israël.
Cela nous ramène au sujet de la relation entre La Havane et Alger, qui ont connu ce qui pourrait être appelé un âge d’or durant les années soixante et soixante-dix, incarnées par les visites historiques de Fidel Castro en Algérie, par exemple, avant de connaître une sorte de dissipation durant ces dernières années…
Non, il n’y a jamais eu de dissipation comme vous dites. La relation politique entre Cuba et l’Algérie est forgée par l’Histoire. Elle est bâtie sur les mêmes parcours de libération des tutelles coloniales et impérialistes. La révolution cubaine a triomphé en 1959 en même temps que l’Afrique se libérait du carcan et de l’injustice colonialo-impérialiste. Ce rappel nous indique que Cuba et l’Algérie disposent, si j’ose dire, du même ADN libérateur. Ce qui explique la force de la relation politique entre les deux pays et sa pérennité et pourquoi ces deux pays partagent, à l’échelle internationale, les mêmes préoccupations d’ordre géopolitique et géoéconomique, libéré des temps où les empires avaient droit de vie et de mort sur les peuples. Les deux pays soutiennent les causes justes et le droit des Sahraouis et des Palestiniens à s’autodéterminer. Ils l’ont fait et le font dans un contexte mondial changeant et des plus contraignants. Pour certains, nous, les Cubains, nous sommes les mauvais de la planète (rires) parce que nous avons choisi de faire le pari de l’humain, hommes et femmes, et de son émancipation des diktats impérialistes et antisociaux. Les deux pays continuent de poursuivre, contre vents et marées, une solide coopération à toutes les échelles et travaillent ensemble au niveau bilatéral comme au niveau international et aux Nations unies notamment, à défendre les dossiers en accord avec leur vision du monde… L’effort à faire, maintenant, est de consolider la relation commerciale et économique. Le chantier est grand, il est très difficile et subit des effets de l’extérieur, mais il reste avant tout porteur de promesses et de potentialités dans le cadre des relations Sud-Sud, qui sont l’avenir pour une grande partie des pays de la planète. Dans le cadre de la santé, la coopération la plus large, et qui atteint un plus grand nombre d’Algériens, c’est le Programme Mère-Enfant. Il y a 529 spécialistes travaillant dans 51 établissements de santé, y compris les régions du Sud, appartenant à l’Algérie profonde. Leurs mains ont allumé mille enfants algériens portant l’amour et la joie à leurs familles. Nos coopérants travaillent dans des conditions parfois difficiles, dans des endroits éloignés, mais le plus important c’est la relation si exceptionnelle de travail qu’ils établissent avec leurs collègues algériens, fonctionnant en tant qu’une grande famille de laquelle nous sommes très fiers.



En 2016, la Chambre algérienne de commerce et d’industrie (CACI) a organisé, avec la collaboration des autorités cubaines, une mission économique à La Havane. Il s’agissait pour les chefs d’entreprise algériens qui en ont fait partie de prospecter les moyens de rapprocher les communautés d’affaires entre les deux pays. Où en est-on ?
Il est prévu que des chefs d’entreprise algériens effectuent une nouvelle visite à Cuba. Ce sera certainement à l’occasion de la Foire internationale de La Havane en octobre prochain. Le dossier de la coopération d’affaires est donc ouvert et nous, à l’ambassade, travaillons pour encourager le rapprochement et les échanges de coopération et de partenariat entre Cuba et l’Algérie. Avant la Foire de la Havane, il y aura, cette année à Alger, l’organisation de la première session du Conseil d’affaires algéro-cubain. Cet important rendez-vous aura lieu à l’occasion de la Foire internationale d’Alger (FIA). Ce sera, je le pense, un moment d’évaluation des contacts établis soit à la Foire internationale de La Havane en 2016 soit préalablement lors de différentes foires ou par des relations entrepreneuriales avant ou après ce moment-là, ainsi que de prise de connaissance des domaines dans lesquels les milieux d’affaires algérien et cubain pourraient travailler ensemble. Dans ce domaine, il y a une volonté de partage d’intérêts qu’il s’agit de traduire et de concrétiser sur le terrain. J’ai conscience des difficultés, mais j’ai conscience aussi de la force de cette volonté commune à réaliser ensemble des projets bénéfiques pour les parties cubaine et algérienne. Notre chargée des affaires économiques et commerciales à l’ambassade suit le dossier dans la logique de parfaire ce qui existe déjà dans les secteurs de l’hydraulique et du médicament. Dans l’hydraulique, des experts cubains, dont des ingénieurs hydrauliques et géologues, travaillent avec l’Agence nationale algérienne des barrages (ANBT). Il y a également un partage d’expertises et de savoir-faire cubains dans le transfert des eaux en milieu saharien, en particulier dans la zone de Béchar, où a été construit un réseau de quelque 200 km. Dans le médicament, des contacts importants sont en cours avec le groupe pharmaceutique Saidal, et on attend – depuis la visite en mars 2019 d’une délégation algérienne à La Havane – la conclusion très prochaine de plusieurs accords dans la biotechnologie et dans la production de médicaments destinés à l’oncologie. Les deux parties sont prêtes à produire ensemble et à exporter.

Ces accords prévus dans le domaine de l’industrie pharmaceutique vont donc renforcer un domaine où la relation algéro-cubaine est, non seulement exemplaire, mais ancienne. On parle, bien sûr, de la santé et de la médecine…
Absolument. Nous avons aujourd’hui 64 brigades médicales cubaines qui travaillent en différents endroits et régions du monde. Ces brigades sont constituées de médecins, de médecins spécialistes, d’infirmiers spécialisés et de techniciens de la santé. La troisième plus grande brigade médicale en termes d’effectif se trouve en Algérie. Les deux premières sont en Angola et au Venezuela, deux pays avec lesquels nous avons également des relations historiquement profondes. La coopération dans le domaine de la santé et de la médecine entre Cuba et l’Algérie remonte à l’année 1963. Il a été précisément en Algérie où la coopération internationaliste médicale cubaine a débuté et nous réaffirmons toujours que cette collaboration ne pourrait être née dans un autre pays. Ici Fidel Castro a semé le noyau qui a fructifié dans plusieurs pays du monde. La coopération médicale concerne, avec succès et le soutien de la population algérienne à l’échelle locale, tous les aspects liés au bien-être humain et à la lutte contre les maladies. Elle jouit toutefois de pôles d’excellence comme celui de l’ophtalmologie, avec les quatre hôpitaux concentrés dans les wilayas de Djelfa, d’Ouargla, d’El Oued et de Béchar, où existent depuis 2013 des hôpitaux algéro-cubains spécialisés dans les soins des maladies des yeux. Les spécialistes cubains des pathologies ophtalmiques y effectuent des consultations par milliers et des interventions chirurgicales par centaines. Outre la qualité des soins, cet établissement, dont nous sommes fiers, évite également aux habitants de la région de faire de longs et coûteux déplacements au Nord pour se soigner. Le point le plus fort de la médecine cubaine se rapporte à la prévention et nous voudrions le partager avec nos frères et sœurs algériens. A Cuba existe ce qu’on appelle médecin et infirmière de famille, pratiquant la médecine de prévention ; chaque couple couvre 120 familles. En Algérie, de nombreux spécialistes expérimentés travaillent dans ce système, et ce savoir-faire est à la disposition des Algériens, notamment en ce qui concerne le programme mère-enfant où la participation cubaine est importante.

Quel est l’effectif des équipes médicales cubaines en Algérie aujourd’hui ?
Le personnel de ces équipes est mobile avec des rotations d’arrivée et de départ fréquentes et organisées selon les besoins. Il n’en demeure pas moins que leur effectif opérationnel global tourne autour de 890 personnes en moyenne à travailler dans 51 établissements de santé. Ils interviennent pour le traitement de toutes formes de pathologies avec un accent mis, comme je l’ai dit, sur l’ophtalmologie, l’urologie, le programme mère-enfant et l’oncologie. Cette coopération a maintenant 56 ans et devrait se poursuivre avec la même volonté de Cuba et de l’Algérie de continuer à avoir de très bonnes relations à tous les niveaux. Celui de la santé-médecine n’est que la face immergée de l’iceberg, si je puis dire. J’ai confiance pour que les secteurs économiques et socio-économiques où nous travaillons ensemble où pour lesquels nous envisageons d’échanger d’expériences – comme l’environnement, le tourisme et les infrastructures portuaires par exemple – soient lancés dans les délais les plus raisonnables. L’Algérie et Cuba ont encore tellement de choses à accomplir ensemble…

Dans le domaine de la culture, par exemple ?
Bien entendu ! C’est important, la culture. Dans ce domaine, nous nous employons à toiletter un vieil accord datant de la fin des années 1960 et à le mettre à jour pour qu’il soit conforme aux nouvelles aspirations et aux nouveaux projets. En février, les ministres de la Culture de deux pays ont signé un nouvel accord. Ce qu’il nous faut maintenant, c’est un programme exécutif pour pouvoir implémenter tous les projets et toutes les bonnes idées que nous avons ensemble… Votre question fait sans doute référence à la dernière Foire du livre de La Havane à laquelle des auteurs algériens ainsi que l’ancien ministre de la Culture, M. Mihoubi, se sont rendus. Pour l’édition 2019, et selon le principe retenu par les organisateurs de cet important évènement culturel à Cuba, l’Algérie a été l’invitée d’honneur. L’enjeu est d’aller au-delà des rendez-vous et des saisons culturels traditionnels pour construire une coopération qui va au-delà du livre pour toucher le cinéma, la musique, le patrimoine et la préservation des héritages culturels, notamment dans le domaine urbain et architectural. Pour cette édition, le choix d’inviter à La Havane des auteurs algériens, cinq pour être précise, et de traduire leurs textes à l’espagnol, procède d’une vision à long terme qui consiste à faire connaître la littérature algérienne à Cuba et dans toute la communauté hispanophone. Nous essayons d’aborder ce volet en termes de marché aussi et sa réussite aura un effet important sur la diffusion de la création littéraire algérienne dans le monde. Dans le cas du cinéma, durant la Foire du livre de La Havane, quatre films algériens sous-titrés en espagnol ont été vus par le public cubain et par les visiteurs de ce salon. Derrière, il y a le souhait d’une coopération soutenue dans les arts audiovisuels et cela est valable pour la musique, puisque l’Orchestre national cubain a été dirigé par M. Amine Kouider, Chef d’orchestre, dans un concert qui a été très apprécié. Une troupe de danse provenant d’El Oued s’est aussi présentée à Cuba avec beaucoup de succès.

Au Festival international de la bande dessinée d’Alger, il y a eu une présence importante de Cubains qui continuera dans les prochaines éditions. FIBDA est un espace pour faire connaissance avec l’extraordinaire créativité des artistes cubains dans ce domaine…
Il y a quelques mois, il était question de discuter de la coopération dans le domaine de la préservation du patrimoine matériel et de celui du bâti à valeur culturelle et historique… Oui, l’expérience cubaine dans la préservation de la veille Havane peut servir de sujet de réflexion, voire d’application – si les Algériens le veulent – pour la protection de la Casbah d’Alger. A La Havane, nous avons tenu compte de la relation ombilicale entre la conservation du bâti et son maintien en tant que lieu de vie et d’activité. La vie et le caractère social du lieu à préserver sont des paramètres hautement importants, il s’agit de les prendre en compte pour que les lieux anciens gardent leur génie propre et ne deviennent pas des lieux fantômes. Il ne s’agit pas seulement de préserver des murs, sans oublier l’importance de l’architecture et de la technique du processus, mais de garder vivante une culture, une façon d’être et de vivre. Outre la question du patrimoine, il y a l’enseignement supérieur, tenant comme exemple le Collège universitaire de San Gerónimo de La Havane, chargé de la formation dans des spécialités liées à ce domaine ainsi que la présence de différents ateliers pour la formation de techniciens, tout cela devant connaître un regain de discussion entre les parties algérienne et cubaine concernées. Il s’agit tout d’abord d’un échange de nos expériences en matière de patrimoine et de ses implications sociales, surtout aux endroits anciens. Je peux citer d’autres exemples, ils concernent de nombreux sujets dont nous parlerons en détail en d’autres occasions. Le mot de conclusion à ce long entretien est de dire qu’entre l’Algérie et Cuba, un moment nouveau arrive dans l’histoire de leur grande relation. Il s’agit de le saisir pour le bien des deux pays en travaillant sur les dossiers où ils ont tous les deux à gagner et à prospérer, en dépit de toutes les vicissitudes.