L’Afghanistan est présent sur la Croisette avec deux films : «L’Orphelinat» de Shahrbanoo Sadat et «Les Hirondelles de Kaboul» de Zabou Breitman, et Éléa Gobbé-Mévellec.

De notre correspondante Dominique Lorraine
Avec «L’Orphelinat» c’est la troisième sélection à la Quinzaine des réalisateurs de la jeune afghane Shahrbanoo Sadat, après «Vice Versa One» un premier court en 2011 et «Wolf and Sheep» (2016) récompensé d’un Art Cinema Award. «L’Orphelinat» se déroule à Kaboul, vers la fin des années 80, sous la tutelle soviétique. Un jeune garçon Qodrat gagne sa vie en revendant des tickets pour aller voir ses films Bollywoodiens préférés. Il est fan des films d’action où le héros triomphe toujours d’une armée d’adversaires. Mais avec d’autres garçons vagabonds, il est rattrapé par la police et se retrouve à l’orphelinat. Une époque heureuse pour lui : il apprend à lire, se fait des amis et effectue même un voyage à Moscou pour voir le tombeau de Lénine. D’ailleurs tous sont amoureux de leur prof de russe qui disparaitra soudain. Et voilà qu’un matin le directeur de l’établissement, l’air grave, leur fait cette terrible annonce, sur un ton amer: «Le Président Mohamed Najibullah a été renversé et la république d’Afghanistan est devenu en Etat islamique. Il est possible que le diable s’empare de Kaboul». Peu de temps après les talibans arrivent dans l’établissement et abattent leur surveillant. Les livres (et tout ce qui est soviétique) sont brûlés dans un véritable autodafé. Shahrbanoo Sadat a parsemé son film de séquences musicales, où l’on découvre Qodrat chantant aux côtés d’une séduisante élève. La fin du film sera donc dans ce même état d’esprit. Le garçon se voyant bel et bien dans la peau d’un héros de ses films cultes, combattant aux côtés de ses nouveaux amis orphelins, l’invasion rebelle qui les menaçait. La réalisatrice afghane, qui a puisé dans les souvenirs d’enfance de son ami Anwar, a mis beaucoup de tendresse dans son film dont la fin onirique en désamorcera la violence : «C’est simple ! Je voulais laisser les enfants gagner ! Nous savons tous ce qui se passe pendant la guerre. Des femmes, des enfants et des civils sont tués. Je ne voyais pas l’intérêt de répéter cela une fois de plus alors que j’avais le pouvoir de le réécrire».

Le poignant texte de Yasmina Khadra se transforme en un film d’excellente facture
«Les Hirondelles de Kaboul» de Zabou Breitman, Éléa Gobbé-Mévellec, adapté du roman éponyme de Yasmina Khadra, commencera donc exactement là où s’arrête «L’Orphelinat» de Shahrbanoo Sadat, y faisant même l’écho de cette triste prémonition du directeur de l’orphelinat («Il est possible que le diable s’empare de Kaboul»)… Eté 1998, à Kaboul. La ville, occupée par les talibans, n’est plus qu’un champ de ruines. Mohsen et Zunaira sont jeunes, instruits, libres. Ils s’aiment profondément. Et en dépit de la violence et la misère quotidiennes, ils veulent croire en l’avenir. Un geste insensé de Mohsen va cependant faire basculer leurs vies. Le jeune homme a participé, bien malgré lui, à la lapidation d’une femme.
Torturé par son horrible geste, qu’il finira par avouer à Zunaira, qui le tuera accidentellement en le repoussant. Elle est emprisonnée et condamnée aussi à la lapidation sur la place publique. C’est alors que son destin croisera celle de Atiq, gardien de la prison et Mussarat son épouse bien aimée. Mohsen, abîmé par la guerre contre les Russes et Zunaira, condamnée par une maladie incurable, leur vie ne sera plus qu’une sorte de survie et attente d’un hypothétique meilleur avenir. C’est alors que le sacrifice insensé de Mussarat fera irrémédiablement basculer le destin de Zunaira et par ricochet celui de Atiq
Et le poignant texte de Yasmina Khadra, Les hirondelles de Kaboul, de se transformer en un film d’une excellente facture. La technique utilisée aura consisté à filmer les comédiens en train de jouer, avant d’ajouter, sur ces images, une création graphique originale. Les interprètes reflétant ainsi, tour à tour, l’inquiétude, le désarroi, la perte de repères ou l’espoir. On reconnaîtra alors le visage et la voix de Simon Abkarian dans le rôle d’Atiq, de Hiam Abbas en Mussarat et également celle de Zita Hanrot (révélée dans «Fatima» de Philippe Faucon) en Zunaira, et de Swan Arland en Mohsen. Des couleurs pastel, comme dans une aquarelle, adoucissent la violence de l’action accentuée par l’âpreté des sons : bruits des jeeps qui traversent la ville en trombe, coups de feu tirés en l’air, cris de haine, coups de fouet, voix agressives des talibans. Quelques moments plus joyeux entrecoupent le récit, comme les souvenirs de Mohsen et Zunaira quand ils allaient, en amoureux, au cinéma ou flânaient dans une librairie. La description de Kaboul, avec ses immeubles détruits et ses rues désertes est très probante. Comme l’idée de faire découvrir les horreurs des Talibans à travers le tchadri de Zunaira, on voit comme à travers le grillage d’une fenêtre de prison. On se retiendra pour oublier toutes ces horreurs la sagesse des mots prononcés par Hiam Abbas, convaincue qu’une «lueur d’humanité existe toujours»…n