Samedi 18 mai, un communiqué du ministère de l’Intérieur indique avoir reçu, en date du jeudi 16 mai, par ses services compétents soixante-quatorze lettres d’intention de se présenter au scrutin présidentiel du 4 juillet prochain. Selon la même source, ils sont donc soixante-quatorze candidats à avoir « procédé au retrait des imprimés de parrainage citoyen » et que « l’opération se déroule dans des conditions normales». Selon le département de Salaheddine Dahmoune, tout se passe comme si ce rendez-vous électoral allait être respecté. L’attitude que son dernier communiqué suggère est bien motivée par le nombre important des postulants – plus de soixante-dix !- et que par cet effectif de prétendants, il est possible de l’organiser à la date prévue et de faire passer la solution constitutionnelle à la crise plus facile, avant celle, plus difficile, que préconisent les partisans d’un processus transitionnel qu’il faut élaborer de bout en bout dans le contexte éruptif actuel.
Cette logique est celle d’un système établi depuis des décennies et qui se trouve apeuré par l’appel au changement de la rue et par l’ouverture d’une nouvelle page de l’histoire du pays et d’une séquence porteuse de nombreux scénarios possibles, dont celui de son ébranlement et de sa fin. A un degré inférieur, elle est celle d’un gouvernement représentatif de ce système et pressé de passer la main dans des conditions de répit pour ce dernier et une opportunité de régénération avec des promesses de réformes contrôlées et sans préjudice pour le pouvoir qu’ils ont entre les mains. A la prendre du point de vue de ceux qui veulent l’imposer, elle traduit un raisonnement de classe ou de caste dominante, qui n’entend pas se voir déclassée ou menacée dans ses privilèges comme dans sa vision. On peut lui accorder cette faculté de sortir l’Algérie de sa crise politique aiguë sans trop de dégâts.
Tout le problème est que ce raisonnement ne repose sur aucun dispositif de riposte sérieux par rapport au Hirak et à son rejet, désormais acté depuis les marches du vendredi
17 mai, d’une élection présidentielle dans moins de 45 jours.
La pièce maîtresse de ce dispositif, qui consiste pour le ministère de l’Intérieur qu’il existe plus de soixante-dix intentions de candidatures au poste de président de la République, est branlante.
De ces postulants qui ne se bousculent pas à déclarer qui ils sont, d’où ils viennent et de quels programmes ils sont porteurs, pour répondre aux besoins et aux défis auxquels le pays est lourdement confronté, les Algériens ignorent tout.
Ce sont des « unknown », comme on dit en anglais, ou des anonymes, alors que l’échéance pour laquelle ils s’engagent exigent d’eux qu’ils soient des compétiteurs aptes à se défendre en tant qu’aspirants à la présidence de la République et en tant que champions d’une feuille de route rejetée de toutes parts.
Des prétendants
et des responsables aphones
Parmi ces candidats d’intention, il y a certes une minorité connue du public, qui est notamment représentée par l’ancien général Ghediri, le chef du parti El Moustakbel Abdelaziz Belaïd et, dans une moindre mesure, par Belkacem Sahli de l’ANR. Mais, au fur et à mesure que le temps passe, ces trois personnalités ne parviennent pas à préserver la relative audience qu’ils avaient auprès des médias, particulièrement, et dans leurs supposés fiefs.
Or, c’est à l’audience que se mesure la pertinence d’un choix politique et l’habileté de celui qui le fait et prend la décision de le défendre devant une opinion, pas seulement rétive, mais en situation de rupture par rapport
à tout ce qui rappelle le système.
«Qu’ils partent tous !» ne cesse de scander la rue et, pour signifier combien l’audimat de ces candidats est nul face au rejet de la solution qu’ils défendent.
Toujours à propos de cette audience, le chef d’état-major de l’ANP a cessé de s’exprimer depuis l’éditorial réquisitoire de la revue El Djeich contre les adversaires du vote, tandis que le président de l’Etat Abdelkader Bensalah n’a parlé que deux fois.
Une première lorsqu’il a prononcé son discours d’investiture, le 9 avril, pour son poste en remplacement du président de la République démissionnaire.
Une deuxième lorsque, après avoir convoqué par décret le corps électoral, en date du 10 avril, il a fixé la date du scrutin pour le 4 juillet prochain. Pour un dirigeant, dont la mission est d’organiser une élection présidentielle dans un délai de trois mois, sa prise de parole est, au mieux un signe de retenue, au pire, un aveu d’échec à se convaincre lui-même de la mission que le hasard et l’histoire lui ont confiée.
Ce mutisme est encore plus flagrant chez le ministre de l’Intérieur et le Premier ministre Noureddine Bedoui. Depuis sa désignation à la « chefferie», M. Bedoui a pris le soin de ne faire aucune déclaration publique sur les élections que son gouvernement est censé préparer pour la date fixée par M. Bensalah.
Son comportement est symptomatique de son embarras à défendre une consultation à laquelle il doit certainement ne pas y croire personnellement. En termes de sens, c’est aussi décourageant que les marches du vendredi.<