Un Hirak plus déterminé que jamais.
13e vendredi de la contestation. 2e vendredi ramadhanesque. Temps clément, adouci par une brise fraîche qui avait débuté dans la matinée par un vent de nord-est, fort et frais. Ce qui n’a pas dissuadé, pour autant,
les Algérois à sortir plus tôt.

Reportage réalisé par Zoheïr Aberkane
11h00, rue Didouche Mourad. Circulation fluide et les premiers manifestants, reconnaissables à leurs drapeaux portés en cape s’acheminent d’un pas nonchalant vers la Grande-Poste. Les premiers rassemblements sont visibles aux alentours de la place Audin. Les inconditionnels du Hirak qu’on finit par connaître au bout du 13e rendez-vous. Même endroit, mêmes pancartes ou accoutrements. Même chants. Et surtout les mêmes slogans depuis quelques vendredis, toujours plus hostiles au système et au pouvoir actuel. Gaïd Salah est sur toutes les lèvres. Pas du tout amènes.
Mais le gros des troupes est à la Grande-Poste où se déroule un bras de fer entre les forces de police et les premiers manifestants, arrivés dès 9h sur le site symbole de la contestation populaire, la place Khemisti, devenue dans l’esprit de beaucoup de manifestants, la place du 22 février.



Les forces de l’ordre ont, dès les premières heures, bloqué l’accès au parvis de la Grande-Poste. Un dispositif impressionnant et dissuasif. Beaucoup de manifestants ne comprennent pas à quoi rime ce qu’ils qualifient de provocation gratuite. «C’est toute l’Algérie qui se soulève et ils s’obstinent à protéger quelques marches !», dira ce septuagénaire, tout en sueur et hurlant sa colère à la face des jeunes policiers du cordon de sécurité. Impassibles, ils écouteront sans broncher les remontrances et les coups de gueule des uns et des autres. Une vieille les sermonne : «Vous n’avez pas protégé 1000 milliards et vous protégez quelques marches ? Mais en vérité, c’est le système que vous protégez !» La parole se libère, l’espoir foisonne et la conscience politique s’aiguise. Jeunes, moins jeunes, vieux. Tous ont quelque chose de sensé à dire. Les mots d’ordre et les slogans fusent. Cinglants. Et surtout sans concession. La tension monte au fil des minutes qui s’égrènent. Les manifestants qui font face aux forces de l’ordre tentent de forcer le blocus plusieurs fois. Ils sont repoussés violemment quand ils ne sont pas aspergés de gaz lacrymogènes. Un agent fit même exploser une grenade lacrymogène au milieu de la foule, provoquant une panique et une bousculade au sein de la foule. Quelques personnes incommodées sont évacuées par les secouristes et les sapeurs-pompiers. On compte aussi quelques blessés et des arrestations. Des policiers en civil tentent des arrestations au milieu des manifestants. Vaines tentatives. Un rempart humain solidaire leur barre le chemin. «Ils ne prendront aucun des nôtres», clame un jeune d’Akbou, venu tôt le matin avec ses camarades.

Tous les chemins mènent à la Grande-Poste
Akbou, Béjaïa, Tizi ne sont pas seulement représentées par leur jeunesse, mais aussi par leurs élus locaux. Les présidents des APC des communes de Béjaïa et de Tizi sont là, arborant fièrement leurs écharpes tricolores. On vient aussi de Blida. Seul ou en famille. On vient même de plus loin. Comme Leïla, retraitée de l’éducation nationale, qui est à son douzième vendredi. «J’ai juste raté le premier vendredi, celui du 22 février. Mais depuis, je n’en rate aucun. Il me faut venir à Alger, histoire de prendre le pouls du Hirak et de repartir, comme à chaque fois, rassurée par l’ampleur de la mobilisation», dira-t-elle. Leïla vient chaque vendredi de Ksar El Boukhari. Elle prend un taxi collectif tôt le matin, vers 6h00, assiste à la manifestation, avec une prédilection pour les jeunes de la rue Hassiba, «ils sont tellement inventifs et sans fioritures», confiera-t-elle, et repart en fin d’après-midi.
12h30. Toujours aucune issue à la Grande-Poste. Chacun campe sur ses positions. Cela ressemble à une guerre des positions. «Cette fois-ci, il faut qu’on tienne ! » Ce n’est pas le propos d’un hirakiste, mais d’une jeune recrue des forces URS qui échangeait avec son collègue à ses côtés. Cela prenait parfois des allures de jeu dans les yeux des uns et des autres. Mais un jeu malsain quelque part et dont on aurait pu faire l’économie. Mais à bien y regarder, l’enjeu est tout ce que représente comme symbolique le parvis de la Grande-Poste. «Ils nous ont fermé le tunnel, ils ne nous prendront pas la Grande-Poste !», lancera un jeune, déterminé à en découdre, mais à chaque fois dissuadé par ses compagnons. Silmiya ! Silmiya !
14h00. Les premiers manifestants de Bab El Oued et de l’ouest d’Alger arrivent par vagues successives. Boulevard Amirouche, ce sont ceux d’Hussein-Dey, Badjarah, El Harrach qui commencent à affluer. Chants, mots d’ordre, slogans. Le système en prend pour son grade. Loin de là, rue Didouche et Place Audin, le hirak perpétue son rituel hebdomadaire. Les carrés habituels sont là. Le carré féministe avec ses figures de proue du réseau Wassyla, le carré de la gauche, reconnaissable à ses banderoles rouges, regroupant les militants du Pst et les anciens du Pags, mais aussi des syndicalistes et des sympathisants de gauche. Et aussi le carré islamiste, pur et dur, se revendiquant du FIS et brandissant photos de Ali Belhadj et pancartes hostiles au pouvoir et entonnant, le cinglant «Alayha nahya, alyha namout». Leur litanie n’est pas reprise par les manifestants qui préfèrent leur «Lebled bladna ou n’dirou rayna» (ce pays est le nôtre et nous en ferons comme bon nous semble).
14h45. Une énorme clameur fuse du côté de la Grande-Poste. Chacun tente de voir par-dessus la foule. Ce qui devait arriver, arriva. Sous la pression de la foule, devenue trop compacte, les forces de police cèdent la place et évacuent les lieux. Moment de liesse et de joie. Les escaliers sont pris d’assaut par une foule heureuse. Heureux dénouement. Un affrontement n’aurait été profitable pour personne. La sagesse a prévalu. Et le Hirak peut désormais perpétuer la tradition.
Trois quarts d’heure plus tard, les premiers manifestants commencent à évacuer les lieux. Pour certains, les yeux quelque peu irrités et pour tout le monde la gorge sèche. Sur le chemin du retour, dans le taxi qui la ramène à Ksar El Boukhari, Leïla est encore une fois rassurée. Le hirak se porte bien et la mobilisation ne baisse pas, d’ailleurs, ce vendredi a vu un peu plus de monde que le précédent. En fermant les yeux pour un petit somme durant le trajet, elle rêvera certainement de cette Algérie nouvelle qu’elle espère de tout son être et son cœur pour ces millions de jeunes qui ont la foi et l’innocence de ceux de la rue Hassiba.