Reporters : Quel bilan faites-vous des marches citoyennes pendant 12 vendredis consécutifs ?
Mustapha Bourzama : On peut dire que les marches pacifiques des vendredis ont donné des résultats positifs. Ce n’est certes pas fini, mais les réalisations accomplies sont énormes. Il y a à peine deux mois et demi, qui aurait pensé qu’on en serait là, à essayer de reconstruire une Algérie nouvelle ? La mobilisation des citoyens durant ces douze vendredis a donné lieu à la lutte contre la dilapidation des deniers publics, en ce sens que la justice a commencé à se libérer et prendre des initiatives. Il en est de même pour la presse, toutes catégories confondues, où on voit une différence de ton également.
La parole du citoyen s’est, elle aussi, libérée et ce dernier commence à se cultiver politiquement. Il a atteint une certaine maturité politique en si peu de temps. Il s’intéresse à la Constitution, à ses articles. Il y a à peine deux mois, il ne savait pas ce qu’était les articles 102, 7 et 8, alors qu’aujourd’hui il peut même en débattre. C’est dire le sursaut de notre jeunesse et de l’ensemble des citoyens depuis leur sortie dans la rue le 22 février dernier.
J’ajouterai aussi que parmi les réalisations du Hirak qui ne seraient même pas venues à l’esprit, c’est l’annulation du 5e mandat suite au refus de la population. Il en a été de même pour la prolongation du 4e mandat. C’était, on se rappelle, ses premières revendications lors des premiers vendredis. Ensuite, c’est vrai que les revendications sont montées de plusieurs crans et le peuple a demandé le départ de ce qu’il a appelé les «B» et il a réussi à en faire partir un, à savoir Belaïz. Le peuple réclame aussi le départ de Bedoui et de son gouvernement. Un gouvernement qui n’est pas légitime et dont les décisions ne sont que (de l’encre sur du papier) vu que c’est un gouvernement de gestion des affaires courantes, de plus, ses membres sont sanctionnés par le public et ne peuvent même pas effectuer des sorties sur le terrain…
Mais il faut que les citoyens sachent que faire partir Abdelkader Bensalah n’est pas chose aisée, car nous entrerions dans des dédales dont il sera difficile de s’extraire : nous entrerions dans une phase non constitutionnelle qui sera difficile à maîtriser. Je pense que le Hirak commence à mûrir politiquement après 12 semaines et à prendre conscience de la dangerosité de la situation dans laquelle nous a mis l’ex-président de la République et les pièges semés dans la Constitution. II se rend compte de la difficulté de réaliser certaines revendications et c’est peut-être pour cela que même le style de revendication n’est plus le même qu’au début. Par exemple, la revendication du départ des «B» qui restent ne se fait plus avec la même virulence que le refus du 5e mandat et la prolongation du quatrième. Le constat est qu’il y a une prise de conscience qui s’est cristallisée en ces douze vendredis de protestation.

Comment voyez-vous le rôle des partis politiques dans leur ensemble, que ce soient ceux de l’opposition ou de la majorité ?
Il faut dire les choses telles qu’elles sont et rappeler que depuis 1962, c’est-à-dire depuis l’indépendance, l’Algérie n’a pas été gérée avec la Constitution, mais avec des crises. A chaque fois qu’une crise était réglée, il y en avait une autre qui était créée.
C’est le système qui créait ces crises. Et ces partis politiques, quelles que soient leurs tendances, partisane ou opposante, il faut savoir qu’ils arrivent, en règle général, à une entente avec le système en place et partagent même avec lui une partie du pouvoir : il suffit de voir comment se passe le dispatching des portefeuilles ministériels par exemple pour s’en rendre compte. Il y en a même qui arrivent à conclure des marchés sous la table.
Preuve en est de l’éveil du peuple, le grand taux d’abstention qui a caractérisé les dernières élections législatives. Plusieurs millions d’Algériens ont démontré, de la sorte, qu’ils n’ont pas confiance en ces partis et qu’ils considèrent qu’ils ne peuvent le représenter ni de près ni de loin, ni à l’APN, ni à l’APW ni rien du tout. Bref, il y a un système de quotas qui est mis en place par le pouvoir au profit des partis.
Mais aujourd’hui, nous assistons à la situation inverse, les partis cherchent à rejoindre le mouvement du Hirak, car le mouvement citoyen les a largement dépassés. Je pense que le Hirak a, par ailleurs, sanctionné ces partis comme nous l’avons vu lors des marches. De ce fait, les partis, s’ils veulent regagner la confiance du peuple, il leur faut changer de politique ainsi que ceux qui sont à leur tête. Il se peut même que le peuple délaisse complètement les partis si nous allons réellement vers un Etat de droit.

Justement, comment appréciez-vous les rendez-vous et les réunions de la société civile organisés pour structurer le mouvement populaire ?
Ces organisations de la société civile, si elles sont animées de bonnes intentions et si elles arrivent à faire adhérer et à convaincre le peuple de leurs idées, il est certain qu’elles détrôneront les partis car le peuple va faire son tri. C’est d’ailleurs ce à quoi nous sommes en train d’assister : les associations de la société civile commencent à gagner la confiance de la population. Ce qui se passe actuellement est une vaste opération de balayage par le peuple qui est en train d’écarter tout ce qui n’est pas clean. J’espère que de ces associations et organisations pourront émerger des personnalités parmi les intellectuels, chacun dans son domaine, qui pourront être leader dans la prochaine étape, à condition que l’intention soit d’aller vers un Etat de droit et des institutions.