Dans cet entretien, l’éditrice Sarah Slimani, qui a signé l’introduction du recueil collectif «La révolution du sourire», paru le 4 mai aux éditions Frantz-Fanon, revient sur les différents aspects du livre, comportant à la fois des textes de dix auteurs et des slogans, tout en abordant le mouvement populaire en cours, les espoirs et les rêves qu’il suscite en nous, ainsi que le rôle (et le sens) de la littérature dans des moments tels que celui que nous vivons.

Reporters : Comment est né le recueil collectif «La révolution du sourire» ?
Sarah Slimani : L’idée de ce recueil nous est venue très tôt, dès la troisième semaine du mouvement populaire. Nous ressentions un besoin irrésistible de marquer le coup, de l’immortaliser en quelque sorte. C’est aussi notre manière, en tant qu’éditeurs, de militer, de soutenir le mouvement. Marcher chaque vendredi, imaginer des slogans ne sous suffisaient plus, il nous fallait quelque chose de plus consistant, nous avions besoin de dire, ne serait-ce qu’à travers la parole d’autrui, ce que nous ressentions, et ce qui était refoulé en nous depuis des décennies. Le verbe a un pouvoir cathartique incroyable, il est le seul à pouvoir arrêter l’hémorragie du soi causé par les innombrables traumas que les Algériens ont vécus depuis des décennies, voire des siècles. Nous avons alors décidé de mener cette aventure d’essence littéraire, mais dont les visées s’articulent aussi autour de la reconstruction de soi.

Pour quel objectif éditorial ont été réunis les auteurs et leurs écrits ? Souhaitiez-vous documenter un moment historique ?
Une fois la décision de constituer ce recueil prise, nous avons alors sollicité des auteurs, romanciers, poètes et chroniqueurs. Nous avons opté pour des profils différents. Nous voulions, en fait, donner la parole à des écrivains qui représentent toutes les catégories de la société. Nous avons sollicité une quinzaine d’écrivains, qui ont tous été séduits par l’idée, parmi eux, feu Aziz Chouaki qui nous avait promis un texte malgré sa santé fragile. Malheureusement, la maladie a eu raison de lui avant qu’il ne le termine. Nous avons dédié ce livre à sa mémoire. Puisse l’Algérie des orangers dont il a rêvé naître de cette fabuleuse révolution que nous sommes en train de vivre. Quant aux personnes qui ne nous ont finalement pas remis de textes, c’est dû essentiellement à des obligations dont ils ne pouvaient se démettre. En outre, tous les auteurs auxquels nous avons fait appel sont des auteurs reconnus pour leur talent et leur engagement. Je voudrais d’ailleurs remercier chaleureusement les contributeurs, sans lesquels ce projet n’aurait jamais vu le jour, pour leur engagement et leur confiance.

Les textes sont libres dans leurs tons et leurs styles, et chaque auteur livre un point de vue personnel sur «la révolution du sourire» mais surtout sur le désir de vie et le bonheur «d’être nous-mêmes» et d’être ensemble…
Pour ce recueil, nous voulions de la littérature. Loin de toute analyse politique ou historique, nous voulions que les sentiments nés du mouvement populaire investissent la sphère littéraire et vice versa. Les auteurs ont mis en récit ce qu’ils ressentaient, ce que ce mouvement leur inspirait, en faisant appel à la fiction qui est à même de repousser les limites du réel et d’aller chercher du sens dans les profondeurs abyssales de l’humain. Les textes (nouvelles, récits et poésie) sont des textes qui témoignent de la grandeur du mouvement, mais aussi de la grandeur de l’espoir que ce dernier a fait naître en nous. Nous étions condamnés à l’effacement depuis des lustres et voilà que nous avons ressuscité, tel un phénix renaissant de ses cendres. A travers ce recueil, nous voudrions faire de ces cendres une statue, celle de notre aspiration à la liberté. L’Algérien a compris qu’il pouvait désormais dire, se dire et dire la douleur qui l’a assigné à résidence, prison à ciel ouvert qu’était notre pays. A nos auteurs, nous n’avions aucune suggestion à faire, n’était que nous voulions de la littérature, et que chacun nous livre, via son texte, ses sentiments et ressentiments, ses certitudes et ses doutes, ses craintes et ses espoirs. La révolution pacifique algérienne est un événement majeur dans l’histoire de l’Algérie, le premier depuis son indépendance qui ne semble pas porter en son sein les germes d’une guerre imminente, ce qui constitue en soi un rêve, celui d’une Algérie consciente, sacralisant la vie et transportant son rêve de grandeur le plus haut possible.

Vous proposez également un concentré de slogans… Que nous révèlent-ils, selon vous ?
Lors des marches populaires, un élément particulier a attiré l’attention du monde entier, les slogans. Les Algériens, toutes catégories confondues, ont fait preuve d’une créativité dépassant tout entendement. S’inspirant autant de la vie quotidienne que des grands textes littéraires universels, les Algériens, les jeunes en particulier, ont su démanteler tout un édifice complexe que nous avons hérité des décennies passées. Du sens de l’humour à la créativité hors pair, les slogans sont devenus un élément incontournable de la révolution. Lieu d’expression incontestable, cette manière -nouvelle de surcroit- de dire les choses a investi les rues, et est devenu un lieu de la culture, un lieu où se négocient les revendications, les ambitions, les intelligences. Ces slogans expriment à la fois la complexité de la situation et la richesse des possibilités qu’elle offre. On ne pouvait pas passer à côté d’une pareille splendeur du génie populaire algérien. Comme quoi, malgré toute la tentation de son anéantissement, l’imaginaire algérien reste fécond.

Le mouvement populaire en cours prend plusieurs dénominations : on l’appelle «Hirak», «révolution», «sursaut», «révolution du sourire»… Pourquoi le choix de cette expression («révolution du sourire») en particulier ?
Il s’agit bel et bien d’une révolution dans la mesure où elle marque une rupture inédite et irréversible dans l’histoire de l’Algérie. En effet, d’un peuple algérien condamné à vivre la tête baissée, nous sommes passés à un peuple qui crie haut et fort sa fierté d’être Algérien et son engagement à faire de l’Algérie une terre de liberté et de démocratie. De plus, alors que la société algérienne vit depuis 62 sous la dictature de l’unicisme et de l’unanimisme, sous l’égide de l’Armée, les Algériens sont devenus désormais des acteurs résolument engagés à prendre leur destin en main. Cette nouvelle posture dans laquelle se trouve l’Algérie ne peut être que révolutionnaire. C’est en tout cas, et c’est le moins que l’on puisse dire, une belle promesse de liberté. Quant au sourire, c’est le gage d’une révolution pacifique qui veut redonner vie à un pays agonisant, c’est justement ce qui fait que notre
mouvement, Hirak, est différent de tous les autres.

Nous n’avons peut-être pas encore la distance suffisante pour analyser ce que nous vivons, n’est-il pas un peu prématuré de commencer à penser, dans la littérature, ce moment historique ou, au contraire, c’est le moment opportun ?
Lorsqu’il s’agit de littérature, le temps d’écriture importe moins que l’écriture elle-même. Ce que nous vivons actuellement est un tournant historique pour notre pays, ce que ce dernier nous inspire est très intense émotionnellement et affectivement, pour ce, nous ressentons le besoin d’en parler sur le vif. Quel que soit l’aboutissement de cette révolution, elle aura créé en nous un espoir, une flamme qui ne saurait s’éteindre de sitôt. La littérature est la seule sphère apte à prendre en charge l’affect de l’être humain, ses blessures, ses craintes mais aussi ses rêves et ses espoirs. La valeur testimoniale de la littérature en fait un témoin du siècle, des événements importants qu’une société vit. Aussi, la trace écrite que laisse la littérature est envisagée en prévention de l’effacement, autrement dit de la mort. A travers ce recueil, nous avions l’ambition de happer les sentiments que la révolution a suscités en nous avant que le temps et les déceptions ne les happent.

«La révolution du sourire», collectif introduit par Sarah Slimani, avec des textes d’El-Mahdi Acherchour, Kamel Bencheikh, Hedia Bensahli, Salah Guemriche, Mohamed Kacimi, Amina Mekahli, Said Oussad, Mohamed Anis Saïdoun, Rabah Sebaâ, Lynda-Nawel Tebbani. Recueil, 200 pages, éditions Frantz-Fanon, Tizi Ouzou, mai 2019. Prix : 600 DA.