Constantine est, paraît-il, la capitale de la soupe au blé concassé, ou djeri bel frik. A tel point que plusieurs autres villes algériennes ont adopté ce met censé ouvrir l’appétit en ce mois de Ramadhan. Mais apparemment, les choses sont en train de changer puisque les Constantinois ont délaissé leur délicieuse chorba pour se tourner vers le bouillon. Pas le bouillon de légumes, mais le bouillon de culture. Pas celui de Bernard Pivot, mais celui des cultures bactériennes !

L’intoxication de plus de 40 personnes, il y a deux jours, renseigne sur le comportement du consommateur qui, pour économiser une poignée de dinars n’hésite pas à mettre sa vie et celle des membres de toute sa famille en danger. L’enquête diligentée par les services de la direction de la santé et les services de l’APC a abouti à une consommation de tartelettes aux fraises achetées auprès d’un « pâtissier » installé à… un rond-point de la populeuse cité des Frères Abbès, Oued El Had. La chaleur, ce jour-là, la poussière et l’hygiène spéciale des vendeurs sur des étals de fortune a fait que des millions de bactéries ont eu la part belle pour festoyer dans les entrailles des amateurs de tartes à la fraise …skikdie. Car Constantine n’est pas que la capitale de la chorba frik. Elle l’est aussi pour les appellations pompeuses des spécialités des autres régions d’Algérie, et même au-delà. Tout a commencé il y a quelques années où des petits malins ont « importé » de la zlabia et autres croustillants de Oued Zenati, commune de Guelma.

Chorba frik et cherbet Boufarik !
Tout de suite le succès était assuré car pour les amateurs de pâtisseries dégoulinantes de sucres transformés, c’était être servis presque à domicile avec une économie de temps et d’argent, Oued Zenati étant distante de 70 km de Constantine. Puis les imitateurs entrant en jeu, le label Oued Zenati a été exposé sur plusieurs étals, même si de visu on voyait que la préparation se faisait dans l’arrière-boutique. Qu’importe le flacon, pourvu qu’il y ait l’ivresse, serions-nous tentés d’écrire. Mais bon, on l’a écrit. La brick tunisienne a suivi le pas, puisque dans les dédales de Souika, les vendeurs à la sauvette se sont envisagés cuisiniers en étalant leur recette magique à quelques encablures du f’tour, vantant la qualité de leur produit et la délicieuse touche tunisienne. Des bagarres homériques se sont produites sur les lieux de « production » car il n’y en avait pas pour tout le monde et, faisant tache d’huile, sans jeu de mots, le commerce de la brick tunisienne s’est étendu à des restaurants qui, d’habitude, baissaient rideau durant le mois de carême. De Tunis, nous voyagerons culinairement pour débarquer à Skikda, pas en vrai, mais grâce aux papilles gustatives de mâles à la recherche de mets précieux à la hauteur de leur jeûne. Et ce sont non seulement les tartes à la fraise qui revêtiront de faux habits skikdis mais aussi les feuilletés et les pizzas de l’antique Russicada. Si comme la zlabia de Oued Zenati il y avait des «opérations d’importations» il y a quelques années, il n’y a plus que la fausse étiquette sur des produits qui, finalement ressemblent à tous les autres. Pour finir, et le tour n’est pas exhaustif, Boufarik s’est aussi invité à Constantine car son célèbre breuvage dit Cherbet Boufarik a aussi débarqué sur les rives du Rhumel. Des adolescents boutonneux et des adultes hagards à force de trop veiller ont squatté plusieurs trottoirs de la ville proposant la fameuse boisson de la Mitidja.
Depuis un grand «metmour», les spécialistes de la boisson rafraîchissante, remplissent des bouteilles d’eau minérale usagées en plastique récoltées dans la décharge la plus proche «et lavées soigneusement», certification adressées aux nombreux clients. Nous ne reviendrons pas sur la qualité des produits ni sur les étapes de sa fabrication et encore moins l’hygiène, un vain mot. Mais nous insisterons sur le règne de ces empoisonneurs de jeûneurs impénitents qui ne voient que des pitances salivantes là où il n’y a malheureusement que des bactéries qui ne leur veulent pas que du bien. Saha f’tourkoum quand même. n