De notre correspondante Dominique Lorraine
Fidèle du Festival de Cannes, Jim Jarmusch y revient, cette année, pour la huitième fois en Sélection officielle avec « The Dead Don’t Die » (en compétition et en ouverture), un film de zombies, mi-drôle et mi-désespéré. Une constante dans l’œuvre de Jarmusch : «Puisque tout est mystère, si on ne peut pas rire de ce qui nous arrive, ce serait effroyablement sinistre », dit-il.

L’adolescence
Akron, Ohio l’a vu naître en 1953. C’est une ville industrielle, le paradis du caoutchouc : Goodyear, Firestone, General Tyre. A 17 ans, il part pour New York et intègre la Columbia University en littérature. Jim Jarmusch y avait pour professeurs Kenneth Koch et David Shapiro, deux poètes de l’Ecole de New York, à qui il rend hommage dans son précédent opus « Paterson ». « Des contemporains des poètes Beat, en plus drôles, moins sombres. Encore aujourd’hui, ils sont des guides pour moi. »

L’apprentissage
Au milieu des années 1970, il croise les Talking Heads, Patti Smith, Andy Warhol, monte un groupe, The Del-Byzanteens, visite les paradis artificiels. Il a alors l’opportunité de poursuivre son cursus universitaire à Paris : « Une époque incroyable. Je parcourais les rues toute la nuit sur les traces d’André Breton, son roman “Nadja“ sous le bras. » A son retour, l’Université s’étonne qu’il n’ait pas validé toutes ses épreuves : «J’avoue, j’ai passé mon temps à la Cinémathèque. » Il y a attrapé le virus du cinéma et en 1979, il tourne « Permanent Vacation » à 26 ans.

L’errance comme art de vivre
A 66 ans, un beau palmarès avec treize longs-métrages dont huit sélectionnés à Cannes : « Down by Law » (1986) (Caméra d’or de la Quinzaine des Réalisateurs), « Mystery Train » (1989, Prix de la meilleure contribution artistique), « Dead Man » (1995), la meilleure prestation à l’écran de Johnny Depp, « Ghost Dog » (1999) avec un Forest Whitaker époustouflant, « Broken Flowers » (Grand prix en 2005), « Only Lovers Left Alive » (2013) et le poétique et magique « Paterson » (2016) avec Adam Driver en poète.

« The Dead Don’t Die »
Le pitch : La petite ville de Centerville est envahie par des zombies après une catastrophe écologique : La Terre est sortie de son axe provoquant toutes sortes de désordres climatiques. Les habitants assistent, médusés, au réveil des morts-vivants de cette bourgade américaine. La police est dépassée. Le Shérif Robertson (Bill Murray), son adjoint Peterson (Adam Driver) et leur collègue hypersensible Minerva Morrison (Chloë Sevigny) sont désemparés : comment faire face à cette menace inédite ? Le combat semble perdu d’avance.

Un casting… «à réveiller les morts»
Comme le clame l’affiche officielle du film. Tilda Swinton, blafarde et longiligne, joue les samouraïs bouddhistes, sorti tout droit de… « Kill Bill ». Tom Waits, barbe longue, cheveux hirsutes, vit en ermite dans les bois, en sauvage, à l’écart du monde. Il est l’observateur et le conteur de cette fable. Et à Iggy Pop de se transformer en zombie, accro au café autant qu’à la chair fraîche. Le duo Bill Murray et Adam Driver est épatant, tout à la fois flegmatique et comique, se renvoyant la balle dans les dialogues.

«Les zombies, c’est nous !»
« Originellement, les zombies viennent du Vaudou. C’était des entités que l’on pouvait contrôler. Du genre : “Va tuer Donald Trump”. Mais, depuis « La Nuit des morts-vivants », de Georges Romero – le maître du zombie postmoderne, qui a inspiré notre film –, les zombies ce n’est plus Godzilla ou Frankenstein, c’est nous ! Le produit même du système, le signe que l’ordre social est rompu. Depuis Romero, les zombies sont systématiquement, la conséquence d’une connerie des humains. »

Un moraliste moderne ?
« Cela supposerait de dire aux autres comment se comporter. Ce n’est pas mon truc. Je suis un observateur. Il est assez évident que nous vivons dans un système en bout de course qui nous est imposé. Et je pense ça depuis que je suis adolescent. Je me suis tôt dit : ces adultes ne savent pas ce qu’ils font, de quel droit peuvent-ils nous dire ce que nous devons faire ? »

Qui est ce Sturgill Simpson dont la chanson donne le titre au film ?
« C’est un guitariste exceptionnel que j’admire depuis longtemps. Je lui ai demandé d’écrire une chanson qui répondrait à ce titre et sonnerait comme un classique de la country façon début des années 1960, un truc qu’on aurait oublié. Je lui ai donné le scénario avec mission d’en faire ce qu’il voulait. »

Une bague en forme de tête de mort à la main droite
« Elle a été fabriquée par un gars tué d’un coup de tournevis dans le cou. Une longue histoire. Johnny Depp en a une aussi, d’autres amis également. Je ne sais pas pourquoi on fait ça…
Si la mort fait peur c’est parce que c’est un champ inconnu.
Mais on peut aussi y voir un cycle. Lequel obéirait aux lois de la thermodynamique : l’énergie, expliquent les physiciens – et en ça ils sont raccords avec les bouddhistes –, ne peut pas être créée ou détruite. Je ne crois pas à la réincarnation, on meurt dans sa propre poussière, mais si nos corps sont remplis d’énergie, où va-t-elle ? ».

Et pour conclure…
« Parfois je suis jaloux ou fasciné par ceux qui savent analyser ce qu’ils font. Mais au fond, ça, ce n’est pas moi. Je protège violemment le fait que je sois plus intuitif qu’analytique. Parce que c’est ma force. »
Poursuivant « la vie n’est pas écrite, tout peut arriver à n’importe quel moment… Les Sioux Dakota, pour désigner les forces supérieures, qu’il s’agisse de Dieu ou de ce qu’on veut, ont un mot qui dans leur langue signifie “le grand mystère”. Je le trouve très juste, parce qu’en vérité, personne ne comprend rien à quoi que ce soit. »

Le Festival de Cannes côté économique et en chiffres
Il est aussi un enjeu économique important en dehors de la présentation de plus de 100 films dans la compétition cinématographique, qu’il organise durant deux semaines chaque année dans la ville de Cannes voilà 72 ans. Il est également médiatique au vu de l’ampleur de la publicité qu’il s’attribue, qu’il génère dans une politique touristique locale appropriée, où tous les commerces, hôtels, bars, cafés, restaurants et discothèques, y compris les établissements de luxe, qui réalisent leur meilleur chiffres d’affaires durant les quinze jours du festival.
Le Festival en Chiffres : Budget annuel : 20 Millions dont 50% en provenance de subventions diverses de l’Etat, la Mairie de Cannes, le Conseil général Région Sud, le Conseil général des Alpes-Maritimes. Soit 1,7 million par jour et un chiffre d’affaires de
6 millions d’euros.
2 350 emplois créés sur 13 000 dont 100 emplois de surveillance
38 000 professionnels du cinéma
4 871 journalistes et techniciens dont 2 758 étrangers
40 000 festivaliers en provenance de 150 pays
750 000 spectateurs sur le direct de Canal+ en 2018
Contrat Canal+ depuis 25 ans avec 3 millions d’euros de droits de retransmission qui rapporte 1,5 million au festival chaque année
La Palme d’or : réalisée par le bijoutier suisse Chopard, 118 g d’or en 29 feuilles 18 carats, valeur 20 000 euros.
Source : Mairie de Cannes et Palais des festivals