Quand l’idée avait germé il y a quelques semaines d’inviter le professeur Saïd Djabelkhir à la rédaction de Reporters, il était question d’échanger avec lui uniquement sur les questions de religion, sa spécialité. A sa venue parmi nous, l’Algérie avait subitement changé d’horaire politique et son histoire s’est accélérée sous la poussée d’un Hirak qu’on ne pouvait pas ne pas soumettre à son regard d’observateur percutant et courageux de la société algérienne. Dont acte. Entretien.

Entretien réalisé par Leila Zaimi et Nordine Azzouz

Reporters : L’Algérie connaît une effervescence politique sans précédent, caractérisée notamment par des manifestations populaires incessantes pour un changement démocratique. Est-ce que ce mouvement d’ampleur vous a surpris ?


Saïd Djabelkhir : La demande des Algériens d’un pays et d’une société meilleurs est une affaire très ancienne. Ils ont eu beaucoup d’occasions à la rappeler et à la défendre par des expressions d’indignation et de colère contre le système établi. Depuis des décennies, cette revendication est nourrie par le sentiment d’injustice et de « hogra » pratiquées par une classe de dominants, perçus comme des prédateurs. Ce sentiment, dirions-nous, relève de l’épistémique et il n’a jamais cessé de libérer des dynamiques de contestation, dont on retrouve les traces à différentes époques depuis les années d’Indépendance. Ce qui a, toutefois, surpris, c’est la puissance ainsi que l’endurance du mouvement qui domine la scène nationale depuis le 22 février dernier et le caractère pacifique dans lequel il se déploie. Beaucoup ont parié sur son essoufflement rapide, mais ils se sont trompés. Ce qui nous ramène pour cette raison et d’autres à repenser – je parle de ceux qui travaillent dans le champ des sciences sociales et de la politique – nos modes d’observation et d’enquête sur ce qui passe dans notre société et les bouleversements profonds qu’elle connaît. Ce à quoi on assiste aujourd’hui est un surgissement de ce qui était souterrain mais dont les indices ne manquaient pas.

Si vous deviez résumer en quelques mots la façon dont le mouvement populaire pour le changement a changé la face de l’Algérie, que diriez-vous ?
Le constat qui me vient fortement à l’esprit est celui de la réappropriation de l’espace public. Pendant deux décennies, la rue comme lieu d’affirmation d’un point de vue politique, culturel et social a été interdite aux Algériens. Ce lieu était devenu infranchissable parce que des dominants et des auteurs de décrets policiers, mais, en réalité, politiques aussi, hérités de la décennie des années 1990 et de ses abominations, l’ont décidé ainsi et ont rendu difficile, voire impossible d’accès les lieux où les Algériens avaient le droit de dire et de crier ce qu’ils pensent des affaires publiques et de la manière dont leur pays est géré. L’autre constat, tout aussi fort, concerne l’esprit ou le sens collectif, c’est comme on veut, qui gouverne la mobilisation citoyenne qu’on observe depuis le début des marches à Alger et partout en Algérie. Cela fait très longtemps que l’on n’a pas vu des Algériens si différents les uns des autres marcher ensemble pour un seul objectif, un pays et une société meilleurs, une Algérie nouvelle. Cela est un immense acquis. Selon moi, à travers ces deux constats, c’est toute une Nation qui s’affirme et qui montre au monde entier qu’elle vient de loin, de très loin, et que l’héritage des luttes qu’elle a accumulées n’a pas disparu. J’appelle cela de la résilience, on peut lui trouver d’autres dénominations, mais l’essentiel est de voir que les Algériens ne se résignent pas à accepter ce qu’ils considèrent comme de l’humiliation ou comme une source de danger pour la pérennité de leur pays. Politiquement, et pour un pays qu’on disait cassé, c’est très fort.



Vous parlez d’acquis considérable, mais ne s’agit-il pas d’un acquis menacé aussi ?
C’est évident. Beaucoup de gens se trouvant dans des groupes d’intérêts organisés ou pas, ne voient pas d’un bon œil que les Algériens vont ensemble dans une même direction pour revendiquer un projet de démocratisation du pays. Ramené à l’histoire contemporaine de l’Algérie, qui est une série d’échecs fomentés ou naturels de la question de la démocratisation, c’est déstabilisant pour des tenants du pouvoir de voir leur statut et leurs intérêts remis en cause par un contre-pouvoir naissant. Leur demander des comptes est à leurs yeux une menace qu’ils cherchent à neutraliser. Donc, oui, il y a des risques pour le Hirak d’être contraint et combattu par des forces hostiles et la simple observation de l’actualité quotidienne permet de l’affirmer sans difficulté. Au sein même du mouvement citoyen pour le changement, il y a des clivages qui, s’ils ne sont pas traités ou gérés par la discussion et l’échange, sont porteurs de dangers pour la vigueur de la demande démocratique. On l’a vu lorsque des militantes féministes ont été agressées durant la marche du 29 mars à Alger. Parce que des femmes sont sorties rappeler que le combat pour leurs droits et le combat pour la démocratie sont complémentaires et sont deux pièces d’un même corps, ils ont réveillé chez certains de vieux réflexes détestables, heureusement condamnés même si, comme je le constate, le débat n’est pas terminé dès lors que beaucoup de gens estiment que des questions comme les droits des femmes dans la société doivent être ajournées jusqu’à l’aboutissement de la revendication pour le changement démocratique et citoyen dans le pays.

Et vous, qu’en pensez-vous ? 
Personnellement, je pense qu’il faut rappeler que la lutte pour l’émancipation des femmes n’est pas incompatible avec le combat démocratique, au contraire. Toute crispation quand il s’agit d’aborder ce sujet ou d’autres me semble dangereuse et emblématique des régressions qui nous guettent. Mais, encore une fois, cela ne vient pas de rien. Notre société repose sur une culture patriarcale très ancienne, soutenue par le discours religieux ambiant, c’est-à-dire sans recherche ni effort de réflexion, relayé dans les mosquées et par les médias. Encadrée, je dirai aussi, par l’appareil scolaire et les schémas de domination conscients ou inconscients qu’il véhicule et qui sont antinomiques de la notion même de la citoyenneté et de l’égalité en droits et devoirs. Ce n’est pas un cliché, puisque je le constate tous les jours. On apprend à nos enfants comment laver les morts mais pas comment se respecter et pas comment respecter leurs droits et devoirs, filles et garçons, à devenir de bons citoyens. Certaines des choses qu’on enseigne aux enfants ne devraient en aucun cas avoir leur place dans les programmes ou dans les interventions des enseignants. Je reviens, si vous le permettez, au mouvement féministe et à sa façon d’être mal vu dans la société. Pourquoi ? A cause du discours religieux dont je parlais, à cause de l’école aussi, les associations féministes sont présentées comme des associations laïques, antireligieuses et aliénées à l’Occident. C’est là un cliché dangereux, heureusement démenti par le fait de voir émerger depuis des années un « féminisme islamiste » qui montre – et c’est une bonne chose – qu’être femme et réclamer ses droits ne veut pas dire être hostile à la religion ou inféodée à une puissance étrangère. L’une des grandes vertus du Hirak, abstraction faite du triste épisode de l’agression des féministes, est de voir des femmes se réclamant de différents courants marcher ensemble avec les hommes.

Restons sur la question de la femme : elle est bien présente au Parlement et au gouvernement, non ?
Il faut bien interroger cette présence et voir comment elle fonctionne dans un système politique, où la question de la femme est le plus souvent réglée par la logique des quotas et du faire-valoir. Rares sont les exceptions. Et la présence des femmes, aujourd’hui, dans le gouvernement et les institutions élues procède du produit et de l’image qu’on destine davantage à la consommation extérieure et à l’étranger. Dans la réalité, c’est un masque. Beaucoup de femmes responsables ont du mal à se faire accepter en tant que telles et à assumer leurs responsabilités en toute égalité avec les hommes. Et là, je le répète, tout se joue à l’école. Tant que l’école ne remplit pas son rôle et n’enseigne pas aux générations de demain que les femmes et les hommes sont égaux en droits et devoirs, nous ne pouvons pas avancer et vaincre cette hostilité enracinée dans l’inconscient du mâle algérien, et prétendre à une présence réelle et effective de la femme dans le champ politique algérien, mais pas seulement. N’en déplaise à ceux qui s’en sont pris au carré des féministes, le Hirak porte en lui la remise en cause de cette vision qui consiste à faire de la femme algérienne un sujet mineur et la réduire à une chose sexuelle.

Certains craignent que le mouvement populaire pour le changement n’ouvre à nouveau la porte aux islamistes extrémistes, aux yeux desquels la condition féminine s’arrête au foyer…
Je n’ai pas encore vu de prédominance islamiste au sein du Hirak, je n’ai pas vu la répétition de ce que nous avons observé à la fin des années quatre-vingt et au tout début des années quatre-vingt-dix. J’ai entendu des jeunes scander « Dawla islamiya harrachiya », un slogan qui prête à sourire quand on sait qu’il n’a aucun sens. Cela ne veut pas dire que l’islamisme a disparu du champ algérien. Il est là, mais il n’est plus tout seul dans ce champ ni dominant pour l’instant. Cela nous fait revenir aux enseignements que nous livre le Hirak, le besoin de libertés des Algériens, leur besoin d’une parole politique libre et pour l’acceptation des opinions des uns et des autres dans un cadre où le vivre ensemble est la règle. Personne ne changera ses idées pour celles des autres, mais au moins toutes les idées sont respectées et acceptent de s’écouter les unes les autres. C’est ce qui me semble être en cours actuellement et c’est ce qui m’incite à penser que le Hirak offre l’opportunité d’aborder dans un temps prochain les questions en suspens : la démocratisation, la condition des femmes, l’école, la nécessité de préserver le religieux des manipulations et des gestions de laboratoires au service du prince ou d’un groupe dominant. En résumé, l’acceptation de la diversité de la société algérienne.

Est-ce possible dans un contexte où la question religieuse n’est pas étanche à la seule dimension du privé mais, disons, est en correspondance constante avec le politique ?
Je parle de ce que j’observe, pour l’instant, au sein du mouvement pour le changement et la façon dont il s’exprime dans la rue. Des islamistes y sont présents, mais pas avec l’hégémonie terrorisante qu’on leur connaissait dans les grandes manifestations publiques, d’il y a trente ans, au sortir de l’Algérie de l’ère du multipartisme. Outre le caractère pacifique du mouvement, c’est sa faculté d’agréger et de mobiliser tous les courants présents dans le pays dans un mélange rassurant qui déstabilise les tenants du pouvoir ou les adversaires du changement. Et pour défendre mon point de vue, je ne vois d’autre vocation pour une Algérie meilleure et apaisée que celle du respect de la diversité et de la protection de chacun dans le cadre des lois démocratiques. Autrement, c’est la porte ouverte aux affrontements et aux conflits permanents. Pour les avoir connus et subis, les Algériens, me semble-t-il, ont intériorisé ces vertus de la diversité dans le respect des lois acceptées de tous et sont prêts à la défendre. Ils ont compris que la seule alternative est un Etat moderne, garant des droits et des libertés collectives et individuelles et où les hommes et les femmes sont traités sur un pied d’égalité.

N’y a-t-il pas une part de rêve dans ce que vous dites-là, notamment sur la question du religieux, ou celle de l’islamisme plutôt, et de l’audience de ses idées et de sa vision d’un islam monolithique au sein de la société ?
Le rêve n’est pas interdit et ce qui se passe, actuellement, dans notre société nous encourage à rêver d’un pays et d’un monde meilleurs. Pour répondre à votre question, il faut rappeler que le débat sur l’islamisme n’est pas une attaque contre l’Islam ou une hostilité à la religion. L’islamisme fournit et défend une idéologie, mais pas une connaissance religieuse. Il n’explique rien, il impose ! Souvent dans la violence. Et je ne parle pas uniquement de ses formes dégénératives comme Daech, par exemple. Les Algériens, dans leur majorité, sont en train de consommer de manière mécanique et sans possibilité de réfléchir un discours religieux idéologique, alors que nous avons besoin de sortir du dogme et avoir des outils de réflexion, ce n’est pas là de l’hostilité. Le discours dans les mosquées ne doit pas être à sens unique et sans contenu intellectuel véritable, comme on le voit. Les idées et les pratiques religieuses évoluaient même du vivant du Prophète.

Là, vous posez la question du rapport de l’Etat au religieux, qui dit défendre un Islam algérien malékite pour immuniser la société algérienne des sources de la fitna. Il dit prêcher un Islam authentique jusqu’à ne pas hésiter à faire un travail de police comme celui entrepris, par exemple, contre les Ahmadites…
D’abord, comme islamologue, je prétends qu’il n’y a pas un seul Islam mais plusieurs. Je parle, bien sûr, des interprétations faites de l’Islam pendant une longue période de l’histoire. Pour la référence religieuse que nous imposent l’Etat et le gouvernement, je signale qu’il n’y a pas une seule lecture du malékisme et qu’il serait intéressant de s’y pencher et que nous devons dépasser la lecture littérale des textes religieux. A ce sujet, j’informe que nous allons lancer, prochainement, un forum pour débattre des questions religieuses. C’est un espace intellectuel qui va regrouper des penseurs et des spécialistes pour échanger sur ces questions, telles qu’elles sont posées dans la société, et la façon dont elles sont énoncées et par qui. Pour répondre à votre question sur les Ahmadites, sans vouloir faire l’apologie de l’ahmadisme, je pense que la façon dont leur soi-disant activité a été traitée par les autorités était de créer un écran de fumée pour voiler des dossiers plus importants tels que ceux relatifs aux libertés individuelles, à la liberté de culte et de conscience, toutes ces choses sont théoriquement garanties par la Constitution. Mis à part le fait qu’ils aient été accusés de collecte illégale de fonds et de leur transfert vers l’étranger, je ne pense pas que les Ahmadites soient une menace pour la société algérienne. Quant à la cohésion sociale et religieuse, je pense qu’elle ne peut pas être garantie par la persécution des Ahmadites ou de tous ceux qui ne sont pas dans l’orthodoxie religieuse officielle, à savoir le sunnisme malékite. C’est la garantie des libertés individuelles qui peut garantir la paix et le vivre ensemble en paix et l’épanouissement de tous les individus au sein de la société. Je pense qu’il faut cultiver l’amour de l’autre au lieu de cultiver la haine de l’autre.