L’organisation de l’élection présidentielle pour le 4 juillet devient de plus en plus improbable. Le consensus penche plutôt pour le report de cette échéance électorale, mais «sans en fixer la date préalablement, la laissant ouverte», selon le politologue Mustapha Bourzama. Ce qui suggère une période de transition que l’ex-chef de gouvernement Ahmed Benbitour situe à environ huit mois, pour pouvoir changer le système de gouvernance tel que revendiqué par le peuple.
Si certains estiment qu’une période de transition pourrait être porteuse de risques pour le pays, Ahmed Benbitour relève que c’est l’avenir du pays qui est en danger d’abord et avant tout. «Nous avons besoin de changer tout le système de gouvernance. C’est ce à quoi appelle le peuple à travers toutes ses marches depuis le 22 février. Si nous voulons organiser l’élection d’ici le 4 juillet, c’est-à-dire dans moins de deux mois, il est impossible d’avoir et un programme qui permette une sortie de crise et un candidat qui soit acceptable par tout le monde», a souligné hier M. Benbitour à Reporters. Il insistera sur ce point, en affirmant que de son point de vue, il n’y aura pas d’élection au mois de juillet, quand bien même le pouvoir en place aimerait l’organiser. «Ni les agents de l’administration ni les juges ni les autres personnes intervenant dans l’organisation de cette élection ne sont prêts pour cela. On pourra également noter que même les électeurs n’iraient pas voter, car comment le feraient-ils puisqu’ils manifestent chaque vendredi contre le maintien du système. Donc, je pense que s’il y a un danger sur le pays, il viendrait justement de la tenue de cette élection dans moins de deux mois. Car toutes les conditions nécessaires pour réaliser le changement indispensable pour sauver le pays ne sont pas réunies. Or, nous sommes dans une perspective de sauvegarde de la patrie et non pas du tout dans une opération d’élection ordinaire», a expliqué l’ex-chef de gouvernement. D’où, poursuit-il, «il nous faudra une période de transition qui permettrait d’écrire une feuille de route du programme de sortie de crise et qui permettrait aussi de sélectionner les membres de la commission chargée de l’organisation des élections et de définir leurs missions… C’est un travail qui demande du temps et il faut qu’on puisse prendre le temps nécessaire pour bien faire les choses. De mon point de vue, cela nécessite quelque huit mois pour pouvoir venir à bout du travail qu’il y a lieu de faire». Des hommes de loi ont, en revanche, mis en garde contre le fait que le pays risquait de se retrouver dans une situation de «hors Constitution» si l’élection n’a pas lieu à la date prévue. Pour M. Benbitour, la Constitution permet d’aller au-delà de cette date. Il explique que «dans une situation exceptionnelle, il faut avoir une solution exceptionnelle. Et celle-ci consiste à avoir une lecture de l’ensemble des articles de la Constitution pour rester dans une forme de respect de la Constitution. Mais, rappelons que le problème de l’Algérie n’est pas constitutionnel, mais d’ordre politique, d’où la solution qui doit nécessairement être politique, quand bien même il faudrait respecter quelques dispositions de la Constitution. Mais s’enfermer seulement dans l’article 102 veut dire qu’on ne veut pas de changement du système et qu’on veut que le même système du pouvoir, qui a mené le pays à la situation dans laquelle il se trouve, continue à être là après l’élection présidentielle».
Par ailleurs, le professeur universitaire Mustapha Bourzama estime, lui aussi, qu’il faut une période de transition pour que le pays soit bien préparé à la tenue de la présidentielle. Mais comment pourrait-on reporter la date tout en restant dans un cadre légal ? Il répond que le Conseil constitutionnel peut intervenir à travers une déclaration constitutionnelle d’une dizaine d’articles, cela bien sûr en faisant valoir les articles 7 et 8 de la Constitution. M. Bourzama précise que «le Conseil constitutionnel pourrait élaborer la déclaration constitutionnelle dans laquelle il explique que l’Algérie traverse une situation exceptionnelle, ce qui exige le report de l’élection à une date qui reste ouverte et qui sera fixée ultérieurement». Il estime que la période de transition est nécessaire pour «notamment assainir le champ politique». D’ailleurs, note-t-il, «certains développements de la scène politique, ces derniers jours, vont dans ce sens».
Notre interlocuteur tient à souligner que «personne ne pourra crier au coup d’Etat si on venait à reporter l’élection et à aller vers une période de transition», car «le garant principal de cette période de transition n’est pas l’Armée, mais c’est le peuple, le Hirak lui-même. Le fait qu’il sorte chaque vendredi dans des marches pacifiques est un message fort à l’opinion internationale. Il leur dit : c’est nous, le peuple, qui voulons et demandons le changement, ce n’est pas un coup d’Etat comme veulent bien le faire croire certains, car l’Armée est aujourd’hui en communion avec le peuple». Et à M. Bourzama de conclure que le peuple doit préserver les marches pacifiques du vendredi. Car «en continuant de marcher les vendredis, cela représente une sorte de protection pour le pays et pour l’armée et personne ne viendra nous parler de coup d’Etat».