Par Leïla ZAIMI
L’idée du collectif Nabni d’organiser un débat libre sur l’actualité du pays au parc de la Liberté (ex-de Galland) à Alger est judicieuse et draine chaque semaine des intervenants qui prennent goût à refaire le monde – la formule n’est pas exacte – et à partager leurs avis sur la façon dont ils perçoivent l’Algérie de demain. Chaque fois, la scène est la même, des personnes se rassemblent dans un coin du parc autour de Abdelkrim Boudra, figure de proue du think-tank, pour échanger sur des questions en relation avec l’état actuel du pays et les réponses à fournir.
Samedi, 11 mai, le thème retenu était « qu’est-ce qu’un Etat civil ? » Etudiants, intellectuels, écrivains, journalistes et anonymes se sont ainsi relayés pour s’entendre sur le fait qu’un Etat civil est le contraire d’un Etat où l’Armée joue un rôle politique et a la main sur les affaires du pays. On aura compris que l’interrogation posée cette fois était en résonnance avec l’inquiétude suscitée au sein de l’opinion par l’éditorial de la revue El Djeïch, l’organe central de l’ANP, et son contenu réquisitoire contre ceux qui s’élèvent contre la tenue d’une élection présidentielle le 4 juillet prochain.
Dans des réactions de niveaux différents, certains des intervenants ont affirmé craindre un «passage en force» de l’Armée pour valider ce qui lui semble la meilleure sortie de crise, celle qui passerait par le canal de la Constitution et l’application de l’article 102.
« Un Etat civil ne se construit pas avec des blindés », réagira un intervenant persuadé du « risque » d’une intervention militaire « dès lors que le pouvoir politique n’existe plus », allusion au peu de poids, selon lui, du duo Bensalah-Bedoui, chef de l’Etat et Premier ministre, sur l’échiquier politique. Un autre relèvera «la difficulté de la situation actuelle qui fait de l’Armée un acteur incontournable ». Pour quel rôle et quel objectif ? Il fera rappeler que « l’opinion politique algérienne est divisée entre ceux qui considèrent comme inévitable de dialoguer avec le commandement de l’ANP et d’autres qui estiment qu’il ne faut pas qu’elle se mêle de politique», sa vocation étant de garantir la sécurité du pays. «L’Etat civil sera construit quand sera clarifiée la question que voulons-nous ? Le Hirak a répondu à cette question en s’attachant, depuis le 22 février, à réaffirmer une Algérie démocratique et pour un système garant des libertés et de la justice économique et sociale », répliquera une étudiante. « La solution doit venir de chez nous. La transition doit se faire avec la société civile, la classe politique… Nous ne sommes pas contre l’institution militaire, mais qu’elle nous laisse travailler pour le pays, construire un modèle économique durable, une justice indépendante, des médias libres, selon un autre intervenant à qui un contradicteur n’a pas manqué de rappeler que l’affaire « ne sera pas facile » car « depuis 1962, c’est l’Armée qui est au cœur du politique » en Algérie. « Elle n’est pas impossible, cette affaire, mais il faut de l’organisation, sans organisation on n’ira nulle part ».
Car, en dépit des acquis, tout est à reconstruire dans le pays », lui rétorque-t-on. Entre les pour et les contre, entre ceux qui s’impatientent et ceux qui ne disent rien et préfèrent écouter, l’initiative de Nabni montre combien les Algériens avaient soif de libre parole dans des endroits libres partout où ils se trouvent.<