Les travailleurs de l’Entreprise de tracteurs agricoles (Etrag), ex-Sonacome de Oued H’mimime, commune de Khroub, dans la wilaya de Constantine, ont encore une fois déplacé leurs revendications dans la rue. La première fois, ils avaient carrément fermé la RN 5 jouxtant le complexe pendant des heures pour revendiquer le départ du directeur Abdelaziz Bendjamaâ. Cette fois, la protesta s’est transportée au chef-lieu de wilaya au niveau du cabinet du wali pour renouveler encore une fois leur revendication de démission du premier responsable de l’Etrag.
Des dizaines de travailleurs ont donc fait le déplacement vers Constantine et le cabinet du wali pour dénoncer la gestion catastrophique de leur entreprise par le directeur. Une ambiance électrique a accompagné le cortège revendicateur de la place de la brèche jusqu’aux abords du cabinet du wali. Mais un important dispositif sécuritaire leur a barré la route à quelques dizaines de mètres de l’objectif visé qui était d’aller à la wilaya dans l’espoir de voir le wali, qui a toujours refusé de les rencontrer depuis leur grève initiée le 7 avril dernier.
Habillés pour la plupart de blouses au logo de leur usine, les protestataires réussiront à bloquer jusqu’en fin d’après-midi la circulation automobile au centre-ville, créant un chaos indescriptible. En face, déterminés, les policiers s’opposaient à leur remontée vers le cabinet du wali se contentant de répondre évasivement par un laconique «c’est les ordres». Sur place, Lakhdar Djamil, un trentenaire, s’improvisera, à la demande de ses collègues, leur porte-parole : «Cela fait 7 ans que le directeur nous impose sa dictature n’en faisant qu’à sa tête, bien que les clignotants de l’entreprise soient déjà dans le rouge depuis longtemps. Notre complexe va vers la banqueroute, il va fermer à cause d’une gestion hasardeuse. Notre grève est légale, et nous avons aussi débrayé pour dénoncer l’arrêt des contrats de travail pour des dizaines d’employés juste avant le Ramadhan. Ce n’est pas juste de dire que nous sommes en grève pour la paie non versée du mois d’avril. C’est vrai que ça nous handicape, mais nous, nous regardons plus loin, car si on n’arrête pas ce directeur, l’entreprise va fermer, et il n’y aura plus de paie du tout. Vous n’avez qu’à venir chez nous pour vérifier que plus de 2 000 tracteurs sont en train de rouiller faute de commercialisation, et en parallèle l’Etat ramène plus de 5 000 tracteurs de Chine et d’Inde, alors que les nôtres, moins chers et plus performants, pourrissent au soleil. Sonacome tracteurs, qui était une fierté pour l’Algérie, est en passe de devenir la risée à cause d’un responsable irresponsable. Le tracteur de Sonacome était classé troisième mondialement, et aujourd’hui il est en train de rouiller dans des dépôts.»
Nous avions dans ces mêmes colonnes fait état de la grève d’Etrag, une entreprise dans l’œil du cyclone depuis des années où les protestas sont régulières. Nous avions aussi mentionné que le wali de Constantine ne s’est pas déplacé la semaine écoulée sur le lieu du piquet de grève, mais qu’il avait envoyé des émissaires qui n’avaient pas réussi à calmer la colère des travailleurs contre un directeur avec lequel le courant n’est jamais passé depuis son installation il y a sept ans.
La protesta enfle à travers le pays : boule de neige au printemps
Cette grève qui dure depuis plus d’un mois n’a été, en fait, qu’une suite logique aux nombreux mouvements de protestation nés après le désormais historique 22 février, et, effet boule de neige aidant, nous avons enregistré plusieurs mouvements de protestation des travailleurs. Enfourchant le train du Hirak, plusieurs entreprises à travers l’Algérie ont profité, à tort ou à raison, de l’anarchie qui s’est emparée de la rue, chacun voulant placer son pion et déplacer le curseur dans sa direction. De Béjaïa à Mostaganem, en passant par Batna, Annaba, Oran, Ouargla, et bien d’autres villes, la protesta a enflé au point de paralyser complètement l’activité économique, comme cela a été le cas pour plusieurs entreprises de l’agroalimentaire à Béjaïa ou au port de Mostaganem, ou un gel du mouvement commercial a été constaté. Même chose dans plusieurs villes du Sud où les jeunes ont assailli plusieurs entreprises exigeant des recrutements sur le champ. Sonelgaz n’est pas en dehors du lot puisque bon nombre de ses travailleurs «préparent quelque chose» sous la houlette d’un syndicat non reconnu. Des remous internes secouent, encore, Sider Annaba, alors que l’usine d’Asmidal a été la proie des flammes dans la journée de dimanche passé. Constantine, en plus de la protesta de l’Etrag, s’illustre aussi par un conflit et une grève qui dure depuis plus d’un mois à l’hôpital de Khroub, alors que le CHU de Constantine est en phase, lui aussi, de renouer avec les arrêts de travail. Du feu qui couve, mais qui réussit quelquefois à prendre comme cela a été le cas à Tébessa, à l’usine des eaux minérales Youkous, où des agents de sécurité ont tiré à balles réelles sur des travailleurs en grève.
Tous cela pour dire que si «vendredire» s’est imposé comme synonyme de « silmya », les grèves dans les entreprises, qui se multiplient à une vitesse exponentielle, ne pourront pas à la longue garder longtemps leur caractère pacifique.