Le général-major à la retraite, Ali Ghediri, revient dans cet entretien sur la crise politique que traverse le pays depuis le 22 février. Candidat à la présidentielle qui devait se dérouler le 18 avril dernier avant que l’ancien président ne décide de son annulation, M. Ghediri ne cache pas sa volonté de briguer la magistrature suprême à l’occasion de la présidentielle du 4 juillet prochain même si la tenue de cette échéance reste incertaine aux yeux des observateurs et de nombreux Algériens. Pour lui, la voie la plus sûre pour une sortie de crise est celle de l’élection, estimant que « sortir du cadre constitutionnel est un pari hasardeux ».

Reporters : M. Ghediri, vous maintenez votre candidature à la présidentielle du 4 juillet, alors que les conditions ne sont point favorables à son déroulement. Pourquoi ?
Ali Ghediri : Il faut voir les choses autrement. Il ne s’agit pas d’une candidature maintenue en dépit des conditions dans lesquelles va se dérouler l’élection présidentielle, mais plutôt telle était ma vision et elle le demeure ainsi. J’avais dit dès le début que l’unique issue pour le pays était le passage par une élection présidentielle libre, transparente et régulière. Et je maintiens cette position. La meilleure voie, la voie la plus sûre, celle qui ne renferme pas d’embuches pour l’Etat, c’est la voie de l’urne. Je maintiens et je dis que l’unique voie qui est à même d’assurer à l’Algérie une sortie de crise avec un minimum, sinon zéro, dégât, c’est la voie des élections. Quant à ma candidature, c’est une autre paire de manche. Ma candidature relève, en effet, d’une autre problématique. Le corps électoral ayant été convoqué par décret présidentiel, j’avais annoncé ma candidature pour laquelle je me suis acquitté de toutes les démarches exigées. Le dossier compte 120 000 signatures alors que la réglementation en exige 60 000. Je dois ouvrir là une parenthèse pour dire que cela n’a pas été une sinécure. Ca été vraiment difficile parce que des maires ont été instruits par le ministère de l’Intérieur et par d’autres organes pour ne pas légaliser les formulaires autres que ceux destinés au président sortant, Abdelaziz Bouteflika. Des consignes particulières ont été données contre ma personne. Mais malgré cela et grâce à l’adhésion du peuple, j’ai pu avoir les 120 000 signatures et j’aurai pu avoir un demi-million si les choses s’étaient passées autrement et s’il n’y avait pas ces consignes données par le ministère de l’Intérieur et par les organes de sécurité. Maintenant, si j’insiste à ce que la présidentielle ait lieu dans les délais prévus, c’est par souci d’éviter au pays un dérapage anticonstitutionnel qui pourrait nous coûter cher.

Pouvons-nous faire l’impasse sur les conditions dans lesquelles va se dérouler l’élection du 4 juillet prochain vu notamment son rejet par la population et aussi par des parties essentielles dans l’opération d’encadrement du processus ?
Un professeur en stratégie, de qui j’ai beaucoup appris, nous disait qu’à chaque fois que vous avez un problème, il faut aller à sa genèse pour trouver des éléments de réponse à vos questionnements. Le problème se situe dans le fait que Bouteflika lorsqu’il est parti – il a décidé ou on l’a obligé à sortir du jeu électoral – aurait pu mettre en place les mécanismes à même d’éviter au pays ce que nous sommes en train de vivre. Il aurait pu, connaissant la chose politique pour l’avoir pratiquée comme il l’a pratiquée, désigner les 7 personnalités manquantes au Conseil de la Nation. Parmi ces membres, il aurait pu nommer des personnalités qui fassent consensus. Il aurait pu aussi remplacer Tayeb Belaïz à la tête du Conseil constitutionnel qui lui était inféodé et dont la désignation était déjà contestée. Il aurait pu également désigner un Premier ministre autre que M. Bedoui qui était, lui aussi, contesté. Mais, il n’a rien fait de cela. S’il avait fait cela, il n’y aurait pas eu de contestation des « 3 B », puisque Bensalah, Belaïz et Bedoui ne seraient pas dans ces postes. Il est parti en laissant un champ de ruine avec des institutions qui n’ont d’institutions que l’office de décorum qu’elles représentaient. C’est un décorum fait pour la galerie et le monde extérieur pour dire que nous avons un semblant d’APN, un semblant de Sénat, un semblant de Conseil constitutionnel, alors que dans les faits, ce sont des officines qui obéissent, toutes, à la personne du président de la République et ceux qui l’entouraient. Donc, la seule institution qui restait debout, c’était l’Armée. Et l’Armée s’est trouvée avec une charge à laquelle elle n’était pas préparée. Elle a l’endossée et assumée.

Quid des revendications populaires dans tout cela ?
Il aurait été beaucoup plus indiqué ou plus malin d’opter dès le début pour le départ au moins de 2 personnes qui ne posaient pas de problème constitutionnel, à savoir le Premier ministre et le président du Conseil Constitutionnel et dire voilà que l’armée a franchi les 2/3 du chemin, laissons le peuple faire le tiers manquant. On aurait abouti à une sortie consensuelle qui, je présume, aurait évité au pays ce que nous sommes en train de vivre. Mais cela n’a pas été fait. Au lieu de cela, nous sommes tombés dans une sorte de guerre de sourds : la rue revendique le départ du système et l’Armée s’en tient à la Constitution. Maintenant, le temps passe. Nous n’avons plus le temps à la manœuvre. Nous avons en face de nous l’écueil, il faut être très vigilant. En fait, nous avons le choix entre 2 solutions. Ou bien on reporte les élections et là on sort du cadre constitutionnel et on doit en assumer les conséquences. Ou bien, il faut prendre carrément la décision anticonstitutionnelle de démettre Bensalah. Jusqu’à présent, c’est ce cadre constitutionnel, c’est cette Constitution – bonne ou mauvaise – qui est là. Et la sagesse nous dicte, nous impose, de nous en tenir à son contenu. Imaginons si on sort du cadre constitutionnel et chacun va avec sa chanson et chaque partie tire la couverture de son côté, cela va aboutir à quoi ? Moi, je dirais que c’est un pari hasardeux et dangereux. Il faut souligner que la première est une entorse à la Constitution. La deuxième aussi puisqu’on fait une entorse à la Constitution. Cela étant dit, les artifices existent pour le remercier et placer quelqu’un d’autre qui fait consensus à sa place parmi les membres du Conseil de la nation et aller à l’élection présidentielle à la date prévue. De cette manière, l’Armée aurait répondu à la demande populaire et on aurait évité au pays de sortir du cadre constitutionnel qui est le seul garant et à même d’éviter au pays le pire.

Vous suggérez donc de mettre fin aux missions de Bensalah et de désigner un membre du Sénat à sa place tout en maintenant la date du 4 juillet pour la présidentielle…
Oui. Parce que des deux maux, c’est le moindre. Car si on sort du cadre constitutionnel, on va devoir aller vers la désignation d’une personnalité, mais cette dernière n’aura pas la légitimité ni populaire, ni constitutionnelle. Ce sera une personnalité peut-être consensuelle, mais qui ne bénéficie d’aucune légitimité, elle pourrait être sujette à toute forme de pression et elle pourrait ne pas être à la hauteur des revendications populaires…

Vous insistez donc sur la tenue de la présidentielle…
C’est un rejet conditionné. Les gens ne disent pas non aux élections, ils disent non aux élections sous la direction de Bensalah et Bedoui. La solution que je préconise comme déjà indiqué : qu’on accède à la demande populaire et qu’on renvoie Bensalah et Bedoui quitte à faire une entorse à la Constitution. Ce que je suggère tient compte de la demande populaire et du souci d’éviter au pays la sortie du cadre constitutionnel. Personne n’a intérêt à ce que ça dure au-delà d’une certaine limite. Ce qui se passe maintenant risque de favoriser des dérapages porteurs de dangers pour le pays. Qu’on aille à cette élection, que le peuple se mobilise davantage pour aller massivement voter et veiller à ce que l’élection se déroule dans la transparence. Cela va permettre au pays de repartir sur de nouvelles bases car la situation économique, sociale et politique va de mal en pis. Il n’est pas dans l’intérêt du pays que cette situation perdure. Nous observons d’ores et déjà quelques infiltrations internes et externes, des revendications pas très catholiques qui pourraient attenter aux institutions et à l’unité du pays. Ceci sur le plan interne. Sur le plan externe, les tentatives d’infiltration ne sont pas du tout une vue de l’esprit, mais une réalité. Et le meilleur moyen pour empêcher cela, c’est d’écourter cette période et d’aller vers la présidentielle le 4 juillet. On élira un président qui serait légitime qui aurait l’aval de la population qui l’aurait élu sur la base d’un programme. Ce président pourrait alors entamer les réformes demandées par le peuple. Maintenant, il y a une crise de confiance entre le peuple et les gouvernants. On a demandé des têtes et c’est par fourgon de police qu’on les envoie en prison. La vox populi, la confiance n’étant plus là, dit que c’est du cinéma. Pour éviter cela, il faut élire un Président et lui laisser le soin de réformer l’Etat, de reprendre la Constitution et de permettre à la justice d’accomplir son travail dans la sérénité et sans précipitation.

L’option d’une instance présidentielle collégiale pour gérer une période de transition ne serait-elle pas plus adaptée à la crise que vit le pays depuis le 22 février ?
Pourquoi y aller tant que nous avons une solution constitutionnelle ? Pourquoi focalisons-nous sur une sortie du cadre constitutionnel ? La Constitution en vigueur prévoit des mécanismes à même de nous permettre de sortir de la crise sans qu’on sorte du cadre constitutionnel. Pourquoi alors transcender cette solution et aller vers la collégialité. En 1992, quand la décision a été prise de désigner un Haut comité d’Etat (HCE), les choses étaient toutes autres. Maintenant, la Constitution est là et l’article 102 nous permet d’agir en nous conformons à ce texte. Le 102 nous a été justement inspiré par ce que nous avons vécu durant les années 1990, qu’on en fasse le bon usage. Ainsi, nous aurons fait acte de civisme politique. Je dois souligner ici, s’agissant de ma candidature, qu’elle était conforme dans le fond et dans la forme à ce que prévoie la loi organique. Mais le président sortant, en décidant de l’arrêt du processus électoral, a instruit le Conseil constitutionnel de mettre sous le boisseau les dossiers déposés. C’est illégal. Que le peuple se rappelle que M. Bouteflika, en 1999, avait postulé seul alors que les 6 autres candidats s’étaient retirés. En 2019, il s’est retiré et il a interdit à 20 autres candidats de se présenter. Donc, c’est une mesure arbitraire et illégale. J’insiste pour que les décideurs reconsidèrent cette décision et instruisent le Conseil constitutionnel pour reprendre ces dossiers et de considérer les 20 candidats comme éligibles à la candidature au même titre que ceux qui seront inscrits avec la deuxième convocation du corps électoral. C’est un problème de volonté politique, ni plus ni moins. Si rien n’est fait dans ce sens, nous considérons que les décideurs sont gênés par un, deux, trois ou quatre candidatures à la présidentielle du 4 juillet. Et qu’ils ne veulent à aucun prix que ces personnes y postulent. Je dirais même que ces décideurs doivent avoir leur propre candidat qu’ils doivent faire passer par-delà la loi et la volonté populaire. Je le répète, qu’on nous laisse concourir dans un cadre démocratique et dans une élection transparente chapeautée par une commission indépendante qui serait composée de représentants du peuple choisis dans la révolution citoyenne et qui pourraient assurer la transparence et la régularité du scrutin. Je n’ai pas peur de la sanction populaire, ce dont j’ai peur, c’est plutôt la sanction des tenants du pouvoir actuel.

Avez-vous entamé des démarches pour que vos dossiers soient acceptés pour la prochaine élection présidentielle ?
A qui s’adresser ? Le Conseil constitutionnel a été saisi par les candidats à la présidentielle annulée du 18 avril et il n’y a eu aucune réponse de sa part. A mon sens, le Conseil constitutionnel a agi sur injonction et il doit lever cette « interdiction » par injonction. C’est un problème politique. Ce n’est pas un problème juridique. Juridiquement, rien ne s’oppose à ce que ces dossiers soient validés et pris en considération. Si ce n’est pas le cas, que le Conseil constitutionnel ait le courage de dire qu’il a reçu des instructions.
Vous évoquez à plusieurs reprises le terme décideurs. Pouvez-vous les identifier ?
Mais, c’est clair maintenant ! Le peuple ne reconnait aucune autorité au chef de l’Etat et au Premier ministre. A partir du moment où le peuple chasse les ministres, à partir du moment où des mairies sont bloquées depuis un certain temps, c’est que la seule autorité qui reste encore – pour combien de temps, je ne le sais pas – « valide » aux yeux des Algériens, c’est l’Armée. Si on veut préserver le pays et cette institution qui a constitutionnellement d’autres attributions que de faire de la politique, il faut aller au plus vite à la présidentielle. Ainsi, on permettra aux nouveaux dirigeants de remettre en branle les institutions et de commencer à travailler sereinement et délester l’Armée de cette charge qui est difficile à supporter.

Avez-vous été contacté par l’Armée en perspective de cette élection présidentielle ?
Non. Non. C’est tout ce que je peux dire. Je n’ai pas été contacté. Je n’ai jamais été invité, ni contacté. Ni indirectement, ni directement.

Tout récemment, il y a eu l’arrestation d’anciens hauts gradés de l’ANP. Quelle est votre lecture des faits ?
Les concernés ont été arrêtés au motif qu’ils aient comploté contre l’Etat et l’Armée. Ce sont les motifs invoqués officiellement. Moi, à l’instar de la majorité du peuple algérien, je ne dispose d’aucun élément me permettant d’infirmer ou de confirmer les chefs d’inculpation. J’espère qu’on laissera la justice faire son travail sereinement pour inculper ou disculper les mis en cause. Toutefois, pour éviter de surcharger l’Armée de problèmes tel que celui évoqué, il faut aller vite à la présidentielle et laisser le soin aux politiques et à la justice de travailler dans la sérénité la plus absolue et éviter des supputations et interprétations qui sont préjudiciables à l’image du pays en général et à l’Armée en particulier.

Quel sentiment avez-vous éprouvé en apprenant l’arrestation de vos anciens collègues de l’ANP ?
Ce genre de faits ne date pas d’aujourd’hui. Bien avant, il y a eu d’autres qui ont été arrêtés pour d’autres motifs. Donc, on est habitués. Quand on voit des gens qui ont présidé pendant longtemps dans les fonctions qui étaient les leurs, aux destinées du pays, on ne peut pas rester indifférent. On est en droit de nous poser des questions comme tout le peuple algérien. Mais cela dénote la nécessité d’aller au plus vite vers un Etat démocratique où chaque institution joue le rôle que lui définit la Constitution et éviter des dépassements d’où qu’ils viennent.

Vous maintenez votre programme électoral initial même pour la présidentielle du 4 juillet ? Qu’en est-il de votre staff qui a enregistré des départs en période préélectorale ?
Pour ce qui est du programme, il n’a pas été changé d’un iota. C’est toujours la 2e République et il me plaît de rappeler, ici, que ça été repris aussi bien par les canaux officiels que ceux de l’opposition. Aujourd’hui, la notion est reprise partout y compris dans la bouche des représentants de l’Etat. C’est aussi valable pour la notion de «rupture». Je ne peux pas me départir d’un slogan repris par ceux qui sont censés être mes adversaires démocratiquement parlant dans un combat électoral. Cela veut dire que je suis dans la bonne voie. Le programme est donc toujours le même : la 2e République et rupture sans reniement. Si je suis élu, je m’attellerai à le concrétiser. Quant aux départs enregistrés dans mon staff, je pense que le temps m’a donné raison. J’étais le premier à dire que je m’appuie sur le peuple pour être élu. J’étais, aussi, le premier à parler d’un tsunami populaire au moment où d’autres avaient décréter la mort de ce peuple. Certains ont découvert l’existence, en cours de route, de la vitalité du peuple et décidé de le rejoindre dans la rue. Le peuple, je n’ai pas à le rejoindre parce que je me considère comme partie prenante. Je l’ai considéré et je le considère toujours. Ceux qui découvrent cette vocation, cette dimension populaire en eux, sont en train d’en assumer les conséquences. Je ne suis pas de ceux qui surfent sur la vague montante. Je ne suis pas un combattant de la 25e heure. Je suis un homme de conviction, j’ai décidé d’engager le combat contre le système quand il avait la plénitude de sa puissance, lorsque Bouteflika avait derrière lui l’administration, le pouvoir politique, les partis, l’Armée, les services de sécurité, les oligarques, le capital national, le soutien de l’étranger. Et j’ai décidé de l’affronter, je n’ai pas attendu à ce qu’il ne soit plus là pour affronter le système. Donc, je continue sur la même ligne de laquelle je n’ai pas dévié d’un iota.

Etes-vous parti à la rencontre des populations depuis l’annulation de l’élection du 18 avril ?
Je me suis rendu partout, au Sud et au Nord, à l’Est comme à l’Ouest, j’ai rencontré les gens et discuté avec eux et je continuerai à le faire pendant ce mois de Ramadhan. A chaque fois que j’ai eu à discuter avec les populations, j’ai la conviction que j’en fais partie intégrante et que j’avais, quelque part, anticipé sa demande.
Je dois par ailleurs dire au peuple que jusqu’au 2 mars, je n’ai pas cessé de recevoir des menaces pour que je me retire de la course à la magistrature suprême. Il s’agit de menaces réelles dont je n’ai jamais fait part. Aujourd’hui, je demande au peuple d’exiger à ce que nos dossiers soient pris en considération parce que cela n’enfreint en rien l’aspect juridique. Je demande au peuple de faire attention, car tout indique que le pouvoir aurait des candidats à placer dans la course électorale à venir. Il faut qu’il soit vigilant et qu’il ne laisse pas les autres lui voler sa Révolution. Il faut que cette révolution débouche sur une Algérie nouvelle et un Etat réellement démocratique.