Bien sûr qu’il n’y a pas eu l’océan humain des vendredis passés. Bien sûr que le Ramadhan et la canicule ont fait sentir leurs effets sur la rue à Alger. Mais beaucoup de gens ont bravé l’entrave du jeûne et les foudres du soleil.
Avec la même énergie et la même « envie de voir les choses changer » comme le dira cette manifestante. Des milliers de personnes ont fait démentir la thèse de la décrue si attendue pour ce mois particulier de l’année.

Ils ont démontré que l’affaire pour laquelle ils ont encore battu le pavé était une «soif de démocratie » et d’une « Algérie meilleure » et que ce qui s’y passe depuis le 22 février dernier, ce n’est pas de l’écume d’une colère intérieure accumulée pendant des décennies contre un système coupable d’injustices et d’erreurs, voire de délits monumentaux – que le temps chaud et la privation du ventre allait épuiser. Mais bel et bien une lame de fond qui fait déferler le refus intégral des Algériens du pouvoir en place.
Le sens à donner au 12e vendredi de la contestation, hier, est double : le premier se rapporte à la confirmation du décentrement de la mobilisation vers les régions et les wilayas du pays. De nombreuses villes algériennes ont été à nouveau le théâtre d’une démonstration pacifique importante et toujours aussi puissante comme on l’a constaté à Annaba. Le second concerne les slogans scandés par les manifestants et qui se sont transformés dans leur majorité en une sorte de bronca nationale – le terme emprunté à la tauromachie est bien à sa place pour une fois – contre le chef d’état-major de l’ANP. Tout ce qui a été étendu à Alger, Bouira, Tizi Ouzou et surtout Annaba par exemple, considérée à tort ou à raison comme sa ville-fief, a été dirigé contre le général Ahmed Gaïd Salah ou plutôt contre les positions qu’il a affichés récemment. C’est-à-dire sa faveur pour une élection présidentielle, le 4 juillet prochain, quelles que soient les circonstances comme on a semblé le comprendre depuis le discours du chef de l’Etat par intérim, Abdelkader Bensalah, la veille du ramadhan, et surtout depuis la publication par la revue El Djeïch, l’organe central de l’ANP, de cet éditorial du 8 mai dernier contre les «revanchards » qui « appellent à une transition» et à la remise de l’agenda électoral pour lequel le duo Bensalah-Bedoui sont à leurs postes aujourd’hui.
Au discours de M. Bensalah comme à l’éditorial-réquisitoire d’El Djeïch, la réponse de la rue a été de préciser que ce n’est le processus transitionnel revendiqué qui est à mettre dans les territoires, mais l’agenda électoral à l’ordre du jour du gouvernement des affaires courantes. Cela s’est traduit par des mots d’ordre que certains ont trouvé extrêmes, leur radicalité correspond en vérité au degré de développement auquel est parvenue la confrontation désormais directe entre le Hirak et la haute hiérarchie de l’ANP incarnée par son chef d’Etat-major, M. Gaïd Salah. Les slogans brandis – «Etat civil et non militaire », «non au vote, pas d’élection » – sont une réplique à son scénario de sortie de crise par la Constitution et par la tenue d’élections présidentielles, le 4 juillet, un rendez-vous que les manifestants lui ont demandé hier d’oublier. Et que le problème à résoudre n’est pas de solder des comptes mais de reconstruire l’Algérie sur des bases nouvelles et meilleures. Cela pour dire que les arrestations récentes et spectaculaires d’anciens responsables politiques et sécuritaires, de grands patrons d’entreprise et de la cheffe du Parti des Travailleurs, le 9 mai dernier, abstraction de leurs motivations judiciaires n’ont pas eu l’effet populaire et l’audience escomptés. A l’inverse, elles ont eu comme contrecoup d’écorner l’image de l’institution militaire, qui était jusque-là préservée et bénéficiait d’une sympathie aujourd’hui altérée.