Hichem Laloui et Meriem Kaci
La mise en détention provisoire de Mme Louisa Hanoune, secrétaire générale du Parti des travailleurs, a fait réagir la classe politique et la société civile. Entre dénonciation et indignation, toutes les formations politiques qui ont réagi ont dénoncé la décision du Tribunal militaire de Blida à l’encontre de Mme Hanoune. Pour le FFS, «rien ne peut justifier cet acte arbitraire et abusif», ajoutant que « cette arrestation intervient dans un moment où la majorité des Algériennes et Algériens entament le troisième mois de contestation et de révolte pacifique, afin de revendiquer, l’ouverture réelle des champs politique, médiatique et l’instauration d’un Etat de droit, condition sine qua non à l’édification d’une justice indépendante ». Le communiqué de dénonciation du FFS a souligné qu’un Etat démocratique, qui bannira le recours et l’instrumentalisation de la justice et les corps constituants de la nation, pour régler des comptes obscurs et bafouer les droits les plus élémentaires, à savoir la liberté d’expression et le droit à l’exercice politique, deux droits inaliénables, pourtant jalousement garantis par la Constitution algérienne ». Tout en affirmant sa solidarité avec Mme Hanoune, le FFS a souligné qu’il condamne avec force ce nouveau forcing du pouvoir réel algérien qui vise à faire aboutir son agenda politique en laminant toute voix discordante et en torpillant la révolution populaire. Le communiqué a appelé « les militants et l’ensemble de la classe politique, associative et syndicale autonome à maintenir la dynamique révolutionnaire pacifique, seul rempart contre la nouvelle dictature galopante et unique option pour instaurer la deuxième République de demain».
Même réaction chez le Parti socialiste des travailleurs (PST) qui a estimé que l’arrestation de Mme Louisa Hanoune «intervient dans un contexte de répressions et de velléités d’atteintes aux libertés démocratiques». «Le pouvoir militaire de fait actuel, incarné par le chef d’état-major Gaïd Salah, semble s’enliser dans une campagne de purges et de règlements de comptes dans une perspective de recomposition du pouvoir mais dans la continuité du régime », a ajouté le PST, considérant que « l’opacité dans laquelle s’opèrent ces arrestations et l’instrumentalisation évidente de l’appareil judiciaire civil et militaire n’augurent rien de bon pour l’avenir de nos droits et nos libertés démocratiques ». Pour Jil Jadid, cette arrestation pose réellement la question des libertés politiques et interroge sur les véritables intentions du pouvoir actuel. Mohcine Belabbès, président du RCD, a estimé, quant à lui, qu’avec cette arrestation, ce sont « les caractéristiques du coup d’Etat militaire qui apparaît jour après jour ». Le président du RCD a dénoncé « le contrôle militaire de la décision politique et l’exercice de la justice par des ordres ». « Au lieu de la période de transition, ils nous ont imposé une période trompeuse avec une justice spectaculaire, sélective, de représailles. Les pays sont gérés comme des casernes où il n’y a pas de place pour la discussion, la critique. Imposer le système des casernes dans la vie sociale mène à la tyrannie », a-t-il encore réagi.
Du côté des militants des droits de l’Homme et du mouvement associatif, l’émoi et l’inquiétude étaient de mise. C’est le cas de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’Homme (Laddh) qui considère l’arrestation de la secrétaire générale du Parti des travailleurs (PT) comme étant un prélude à «toutes les dérives».
Rappelant que cette dernière a été convoquée en tant que témoin dans l’affaire impliquant Saïd Bouteflika, conseiller de l’ex-président, et les deux anciens patrons du renseignement de l’armée, Mohamed Mediène et Athmane Tartag, accusés d’atteinte à l’autorité de l’armée et complot contre l’autorité de l’Etat, la Laddh se demande si cette affaire de «conspiration contre l’armée» n’est pas un «alibi pour faire taire toutes les voix discordantes contre la feuille de route politique que le général de corps d’armée Ahmed Gaïd Salah veut imposer au peuple».
La ligue considère, par ailleurs, que telle qu’elle évolue actuellement, la situation du pays prend «dangereusement une autre tournure» et «donne lieu à un coup de force qui s’installe en faveur d’une transition clanique, dans laquelle, l’Armée nationale populaire apparaît au centre de la manœuvre». Abondant dans le même sens, le mouvement associatif Rassemblement Actions Jeunesse (RAJ) considère que l’arrestation de Louisa Hanoune «est un acte de défiance et révélateur» de «la volonté du pouvoir réel incarné par le chef d’état-major de faire passer de force son agenda». Un agenda qui consiste à «maintenir le système en organisant l’élection du 4 juillet malgré son rejet par le peuple algérien», dénonce RAJ.
Le pouvoir en place souhaite «étouffer le mouvement» et envisage de faire «peur» à tous les acteurs politiques, aux opposants et à toutes celles et ceux qui ne s’inscrivent pas dans sa feuille de route, qui a pour objectif d’assurer une «transition clanique», poursuit le mouvement, non sans appeler les Algériens à «ne pas rester indifférents» face à l’arrestation de la secrétaire générale du PT. «La nature autoritaire du régime nous rappelle que personne n’est à l’abri de la répression, de l’abus de pouvoir et de l’autorité de la part du régime», prévient encore RAJ. L’avocat Mokrane Aït Larbi s’est, lui aussi, inscrit dans la démarche qui dénonce cette arrestation.
M. Aït Larbi s’est dit «solidaire avec Louisa Hanoune à qui on veut faire payer sa dénonciation des oligarques affairistes véreux, protégés par une imparable impunité», écrit l’activiste, qui rappelle que la secrétaire générale du PT «n’a aucun pouvoir de décision pour comploter contre l’armée ou contre l’autorité de l’Etat». A ses yeux, l’incarcération de la secrétaire générale du PT est un «avertissement à ceux qui tentent de s’opposer -pacifiquement- au coup de force militaire qui veut sauver le régime par une alternance clanique». Même réaction chez Nabil Ferguenis, membre de la Confédération des syndicats algériens, qui appelle à une mobilisation en force contre toute tentative visant à contrer les revendications du peuple.
«La militarisation de la scène politique est un vrai danger à la transition que nous souhaitons», alerte le syndicaliste. El Kadi Ihsane, membre du collectif Mouwatana, s’étonne, pour sa part, de la comparution des civils Saïd Bouteflika ensuite Louisa Hanoune devant un tribunal militaire. «Le plus bizarre est de voir des civils entendus par le Tribunal militaire. Et je ne pense pas qu’il s’agisse de simples témoignages», nous dira-t-il. Chez les hommes de culture, c’est Bachir Derrais, réalisateur du film «Larbi Ben M’hidi», qui a tenu à exprimer sa colère.
Mais une colère contre les voix applaudissant l’arrestation de la militante de gauche. «Ceux qui se réjouissent de l’arrestation de Louisa me dégoûtent», s’est contenté de dire le réalisateur dans un post bref sur sa page facebook. L’auteur et journaliste Semiane Sid Ahmed, déclare qu’«un pas supplémentaire dans la dictature a été franchi». L’arrestation de Louisa Hanoune, une femme politique est une «preuve supplémentaire d’une dérive totalitaire de plus en plus nerveuse. De plus en plus agitée», a-t-il jugé. n