La volonté de la compagnie française Total d’accroître ses intérêts en Algérie à travers un accord avec Occidental Petroleum, dans le cas où cette dernière coiffe Chevron dans l’acquisition d’Anadarko, dévoile une nouvelle redistribution des cartes dans le secteur des hydrocarbures du pays.
L’enjeu est le renforcement des intérêts de Total dans les plus gros gisements pétroliers exploités en partenariat en Algérie, à savoir HBNS, El Merk et Ourhoud, situés au sud-est du pays. Ces gisements produisent environ 300 000 barils/jour de pétrole, soit 75% de la production de pétrole en association Sonatrach-compagnies étrangères.
Le retrait d’Anadarko au profit de Total veut dire que la compagnie française va détenir les plus gros intérêts dans ses gisements. Il faut rappeler qu’elle avait acquis des intérêts dans ces gisements à travers l’acquisition du danois Maersk en 2018. «C’est dans le secret le plus total que Sonatrach a décidé de ne pas exercer son droit de préemption et d’autoriser Total à accéder à ces gisements», a confié une source sûre proche du secteur des hydrocarbures. Ce n’est pas nouveau. Elle avait également permis à l’italienne ENI de renforcer ses intérêts dans les trois gisements à travers l’acquisition du britannique Lasmo. En clair, Anadarko détenait les plus gros intérêts dans les deux premiers gisements et une part minoritaire dans le gisement d’Ourhoud. ENI détient également des parts non négligeables dans ces trois gisements.
Des concessions de Sonatrach à Total et ENI
Cela dit, il convient d’expliquer les raisons de cette nouvelle redistribution de cartes où Total et ENI sont les grands gagnants et où  les compagnies américaines risquent de faire les frais dans le scénario précité et au cas où de nouveaux accords ne seraient  pas signés avec les groupes pétroliers américains Exxon Mobil, Chevron. L’un des facteurs qui a joué dans cette redistribution est sans doute la situation difficile dans laquelle évolue le secteur des hydrocarbures. Difficultés de production, cadre réglementaire guère attractif, recul des investissements étrangers dans l’exploration et le développement des gisements.
C’est dans ce contexte contraignant que Sonatrach a du faire des concessions à Total et ENI. La première, dans la foulée du règlement du contentieux avec la compagnie française, a consisté à attribuer à cette compagnie un gisement modeste situé à Erg Issaouene. La seconde concession, plus importante et tenue secrète, a été la cession de 49% des actions de Sonatrach dans les périmètres de Zemlet El Arbi, Ouhoud II et Sif Fatima. En effet, «les responsables de Sonatrach, à leur tête Abdelmoumen Ould Kaddour, ont omis d’indiquer, à la signature du contrat, que ces champs de pétrole et de gaz humide étaient déjà presque prêts à l’exploitation. C’était le fruit des efforts des équipes de Sonatrach.
Cela explique pourquoi cette dernière a annoncé que leur mise en service interviendra au cours de cet été avec une production de 60 000 barils/jour d’équivalent pétrole». La même source a qualifié cette concession de cadeau offert par Sonatrach à l’ENI, puisque le restant des travaux ne demande pas d’énormes investissements et qu’il est à la portée des cadres de la compagnie nationale.
Il faut reconnaître, cependant, que l’ENI est  le plus  important partenaire  de Sonatrach, engagé dans des projets majeurs pour le développement de la production de brut et de gaz en Algérie, la pétrochimie et les énergies renouvelables ainsi que le premier client de Sonatrach en gaz.
Durant la période où était accordée cette concession, il faut savoir que la compagnie nationale était en négociations avec l’ENI pour le renouvellement des contrats gaziers, un volume de 20 milliards de mètres cubes qui serait acheté par la compagnie italienne pendant une durée de cinq ans. Mais de là à lui accorder un tel cadeau ! Cette redistribution des cartes au profit de Total et l’ENI est aussi la conséquence de l’absence de nouveaux acteurs sur le marché des hydrocarbures en Algérie. Sonatrach a tendance à travailler, ces dernières années, avec les compagnies présentes en Algérie depuis une ou plusieurs décennies, Total, ENI, Cepsa,  Repsol, BP, Equinor, Pertamina. Le renouvellement des contrats avec le gros de ses partenaires participait du souci de Sonatrach de développer sa production de brut et de gaz en attendant l’arrivée de nouveaux investisseurs avec la promulgation de la nouvelle loi sur les hydrocarbures et le lancement de nouveaux appels d’offres en matière d’exploration.
Mais toutes ces cessions d’actifs et ces concessions auraient pu se faire dans la transparence la plus totale. L’opacité qui entoure aujourd’hui la gestion de la compagnie pétrolière nationale nuit à son image de grand groupe pétrolier aux standards internationaux et favorise davantage les soupçons de corruption ou de dilapidation des deniers publics.