Les chaînes de télévision privées multiplient les plateaux de débat et de «talk-show » sur la crise politique dans le pays. Ils saturent leurs émissions de lectures, d’analyses et autres projections sur les développements de la situation et le devenir du Hirak, en faisant appel à des représentants de formations politiques
et des experts de tous bords.

Par Meriem Kaci et Lyes Sakhi
Au-delà de leurs interventions, qu’on a du mal à suivre en raison de leur caractère répétitif, quasiment bavard dans les constats qu’ils délivrent, beaucoup de ses spécialistes de la «petite lucarne» s’emploient à fabriquer des scénarios sur les personnalités et les «hommes providentiels », aptes à conduire la transition de démocratisation à laquelle appellent les millions d’Algériens qui manifestent dans les rues. Des noms d’anciens responsables politiques sont cités et martelés en boucle face à des spectateurs qui ne savent quel canal capter et à quel oracle se vouer.
Ces patronymes, servis comme étant ceux plébiscités par le Hirak pour le conduire vers son destin d’émancipation et de réalisation du projet démocratique auquel il aspire, sont connus des publics algériens, le public est de rigueur ici, parce que certains, pour avoir disparu de la scène nationale depuis des lustres, ne sont présents que dans la mémoire des anciens.
Le profil de ces personnalités au rendez-vous de l’histoire mérite, cependant, un arrêt. Certains, comme l’ancien chef de gouvernement Ahmed Benbitour, sont présents dans le débat sur la sortie de la crise que nous vivons depuis la chute de l’ancien président Bouteflika. On l’a vu participer aux marches et on l’entend faire ses propositions sur la manière dont il conçoit la solution à l’impasse dans laquelle se retrouve le pays depuis que le pouvoir a décidé d’appliquer à la lettre l’article 102 de la Constitution et s’obstine, comme l’a déclaré le président de l’Etat dans son discours la veille du Ramadhan- à organiser coûte que coûte une élection présidentielle le 4 juillet prochain.
Qu’on le présente comme l’un des hommes de la situation n’étonne pas, comme ne nous surprend pas l’évocation d’autres noms, comme ceux d’un Karim Tabou, d’un Mustapha Bouchachi, d’un Soufiane Djilali ou d’une Zoubida Assoul et bien d’autres. Comme on dit, ces personnalités sont dans le « bain » depuis le début du mouvement pour le changement et certains en sont devenus des figures quasi totémiques. Il est donc normal que sur des plateaux de télévision des journalistes et des « experts » les « cooptent», si on ose dire, pour jouer un rôle dans les développements politiques importants que l’Algérie va connaître dans les prochaines semaines et les prochains mois si, bien sûr, l’idée de la présidentielle contre vents et marées est abandonnée au profit d’un processus de transition.

Des figures invisibles sur le terrain
Le problème est que ces personnalités, en dépit de l’audience et du succès populaire dont ils bénéficient diversement, ne paraissent pas avoir été « élues » par le Hirak. Dans les marches comme dans les séances de prise de parole collective, qui ont apparu récemment, il n’est pas encore question de choisir untel ou untel pour conduire la transition. Il est d’abord question du départ du système et de celui qu’il l’incarne, selon la vox populi, le président de l’Etat Abdelkader Bensalah.
A moins d’une donnée lourde qui puisse contredire ce constat, tout se passe comme si le mouvement citoyen pour le changement attend d’avoir une réponse à cette demande de voir M. Bensalah et son gouvernement partir, avant de décider et de choisir qui, parmi les personnalités engagées avec lui, pourrait être éligible à la conduite de la transition. L’affaire est si compliquée que des acteurs comme Ahmed Benbitour et d’autres s’inquiètent que le Hirak tarde à désigner ses représentants. Ce problème devient encore plus épineux, quand on observe que depuis plusieurs jours les chaînes de télévision privées se mettent bille en tête que l’homme choisi par le Hirak, c’est Ahmed Taleb Ibrahimi, disparu de la scène politique depuis l’élection présidentielle de 1999, il y a vingt ans, et de son échec à créer le parti Wafa qu’il souhaitait mettre sur les fonts baptismaux pour réaliser, disait-il à l’époque, « la synthèse entre la tradition, ses valeurs et la modernité ». Le problème, encore, est que M. Ibrahimi (qui ne serait même pas intéressé) n’a jamais été aperçu dans aucune marche ni manifestation et qu’il n’a pas encore dit ce qu’il pense du mouvement citoyen pour le changement. A moins de se tromper lourdement, il n’y a pas eu de sa part la moindre appréciation susceptible de nous éclairer sur son opinion sur la crise actuelle et « les moyens de s’en dégager », pour reprendre un terme de circonstance.
Ce qu’on devine, en revanche, est que la publicité télévisuelle dont bénéficie M. Ibrahimi n’est pas innocente. Elle semble être l’expression de l’intérêt d’un groupe (du pouvoir ?) pour son profil ou d’un lobby idéologico-politique qui verrait en lui le « sauveur » ou celui capable de réaliser la « synthèse » entre les tenants et les forces en présence dans cette crise, l’Armée au centre. Le tout, sans demander l’avis du Hirak, le tout, sans rappeler que la seule fois où le nom de M. Ibrahimi a été brandi de manière visible, en tous cas, c’était vendredi 3 mai, suscitant la désapprobation de la foule.
Selon Mustapha Bourzama, enseignant à la faculté d’Alger III, les médias lourds privés sont dans le rôle de « façonnage de l’opinion publique » et fonctionnent comme des relais de laboratoires, quand ils ne jouent pas eux-mêmes ce rôle pour des besoins d’intérêt politique évident. « Les médias essayent d’orienter et de façonner l’opinion publique pour faire passer leur choix ou ceux des groupes d’intérêts dont ils sont proches». «Ils poursuivent une logique de lobbying et d’influence qu’il s’agit de décrypter », ajoute l’universitaire qui souhaite la mise en place de structures d’observation et d’analyse de médiamétrie.
L’objectif est de connaître le degré de réceptivité du public de « discours en déphasage avec la réalité » à des fins de l’orienter et d’orienter l’opinion vers des scénarios auxquels on ne pense pas parce n’ayant pas d’indications ou même d’indices sur le terrain. Pour M. Bourzama, « le fait que des rédactions de chaîne de télévision n’hésitent pas à diffuser des lectures généralistes sans profondeur, sans relation avec la réalité qu’on observe toutes les semaines», autorise à dire que ces médias opèrent «selon un agenda » qui consiste à orienter l’opinion ou à solliciter par la presse la figure politique qu’ils mettent en avant « contre toute objectivité ».