Mahmoud Darwich (1941-2008) mérite tous les honneurs, tous les hommages. A la fois pour son immense talent de poète et pour son engagement constant et sans répit pour la libération de sa patrie la Palestine.

Sa poésie : Souad Massi l’a merveilleusement chantée. Marcel Khalifé a mis ses vers en musique. Son engagement politique : on oublie souvent cet aspect très important de la vie de Mahmoud Darwich. Il était membre du Comité exécutif de l’OLP. C’était la « plume » de Yasser Arafat. A l’ONU, devant l’Assemblée générale, Yasser Arafat a commencé son discours avec ces mots de Mahmoud Darwich : « Aujourd’hui, je suis venu porteur du rameau d’olivier et du fusil du combattant de la liberté. Ne laissez pas tomber le rameau d’olivier de ma main. » Et c’est aussi avec les mots du poète que Mahmoud Abbas à l’ONU, demandant la reconnaissance de la Palestine, a dit : « Debout ici. Assis ici. Toujours ici. Eternels ici ».
Tout le monde aimait voir sur scène Mahmoud Darwich lire ses poèmes. Adonis et lui étaient célèbres pour leurs récitals, parfois accompagnés de musique. Personne n’ignorait et souvent on approuvait ses réactions politiques. Ainsi, après les accords d’Oslo, le 13 septembre 1993, on était tous certains que Mahmoud Darwich allait s’éloigner de l’OLP pour se concentrer sur son œuvre poétique. Mais pendant toute l’époque où il était proche de Yasser Arafat, il n’avait pas ménagé sa peine. Mahmoud Darwich est venu souvent à Alger. En septembre 1991, pendant le séjour qu’il appelait lui-même « Mes nuits blanches dans Alger la blanche », il n’a pas quitté la salle de conférence de Club-des-Pins. Jour et nuit, il s’attelait à son travail au sein de la réunion urgente du Conseil national palestinien (CNP). Tous les dirigeants de l’intérieur et de la diaspora étaient réunis pour prendre une décision grave, capitale : la Palestine allait-elle ou non accepter de participer à la conférence de paix proposée par Bush et Gorbatchev ? C’était Mahmoud Darwich qui devait rédiger la déclaration finale. « Nous n’avons pas d’autres choix », disait Yasser Arafat. «Pas question !», répondaient à l’unisson ceux qu’on appelait le Front du Refus : Georges Habache, Farouk Kaddoumi, Nayef Hawatmet. Le Premier ministre algérien de l’époque, Sid Ahmed Ghozali, était invité à écouter les orateurs se relayer au micro toute la nuit et jusqu’à l’aube. A la cafétéria de Club-des-Pins, les très nombreux journalistes, épuisés eux aussi par l’attente, guettaient Mahmoud Darwich qui surgissait de la salle pour les informer de ce qui se passait dedans. Finalement, le vote en faveur de la participation palestinienne à l’initiative de paix a fait dire à Mahmoud Darwich que lors de ces « nuits blanches dans Alger la blanche », les Palestiniens ont démontré ouvertement leur pluralisme et réussi à concilier l’inconciliable.
Les chemins qui mènent à la paix, le poète les a tous essayés. Le 25 mars 2002, Mahmoud Darwich reçevait à Ramallah, alors sous l’odieux siège de l’armée sioniste, ses amis écrivains et poètes du Parlement international des écrivains (PIE). Venus de loin, Wole Soyinka du Nigeria, Bei dao de Chine, Russel Banks des Etat-Unis, José Saramago du Portugal, Vicenzo Consolo d’Italie, d’autres encore, porter leur solidarité au peuple palestinien. Mahmoud Darwich leur a dit : « Nous souffrons d’un mal incurable qui s’appelle l’espoir. Je sais que les maîtres des mots n’ont nul besoin de rhétorique devant l’éloquence du sang.
C’est pourquoi nos mots sont aussi simples que nos droits : nous sommes nés sur cette terre et de cette terre. Nous n’avons pas connu d’autre mère, pas connu d’autre langue maternelle que la sienne.» Pic d’audience et virtuosité poétique de Mahmoud Darwich qui, après ses one man show sur scène, a fait du cinéma, étant devenu l’ami du cinéaste mondialement célèbre Jean Luc Godard.
Darwich et Godard se sont rencontrés et ont travaillé ensemble au moins à deux reprises. La première fois, en Palestine, en novembre 1969, quand Godard a commencé à travailler sur un projet de film sur le Fatah intitulé « Jusqu’à la Victoire ». Aide matérielle, guides, interprètes sont mis à la disposition de l’équipe du film dans les camps de réfugiés du Liban, de Jordanie et de Cisjordanie où le tournage devait se passer. Godard fait la connaissance de Mahmoud Darwich et décide d’inclure son poème «Identité» : « Inscris que je suis arabe/ Que tu as raflé les vignes de mon père/ La terre que je cultivais/ Moi et mes enfants ensemble…»
La deuxième rencontre s’est passée à Sarajevo en 2003. Godard tourne « Notre Musique » et met en scène Mahmoud Darwich qu’on voit interrogé par une journaliste du quotidien de gauche Haaretz. Dans une autre séquence, on voit une fillette palestinienne dans les ruines de Karamah réciter un poème de Mahmoud Darwich « Je Résisterai ». Darwich et Godard deviennent de plus en plus proches grâce aussi à la compagne de Godard Anne-Marie Miéville qui a longtemps dirigé la librairie Palestine à Paris.
Tellement proches que Darwich se considérait comme « le compagnon d’armes de Godard, en raison de nos engagements communs auprès des exilés, des opprimés, sur le partage de l’impératif de poésie, l’ironie de l’histoire, l’idée de la trahison de l’Etat. »