Reporters : Le mouvement populaire pour le changement démocratique dans le pays, le Hirak comme on l’apelle, va boucler ce vendredi sa douzième semaine de contestation pacifique. Quelle appréciation faites-vous de cette endurance ?
Youcef Hantabli : Ce phénomène est expliqué par ceux qui manifestent chaque semaine et qui disent qu’ils en ont assez d’un système prédateur, autoritaire et infantilisant. A chaque fois qu’ils battent le pavé, ces marcheurs crient leur ras-le-bol d’un régime qui a trahi les ambitions des Algériens pour un pays et un vécu meilleurs. Mon appréciation personnelle est qu’on a assisté à travers ce mouvement citoyen pour le changement et à la colère pacifique qu’il porte à quelque chose qui relève du déplacement et du dépassement.

Que voulez-vous dire par là ?
Le déplacement s’est produit dès lors que la parole contestatrice et revendicatrice d’un changement dans le pays et dans la société s’est déplacée du monde virtuel de Facebook et des réseaux sociaux à celui de la rue et de la réalité. Certes ces réseaux sociaux continuent de servir de lieu de débat, d’échanges, d’accords et de désaccords entre les personnes et les groupes, mais l’enjeu n’est plus dans cet espace, il est sur le terrain et sur les itinéraires qu’empruntent les manifestants tous les vendredis et plusieurs fois dans la semaine. Nous pouvons dire que l’Algérien a récupéré l’espace public. Le dépassement s’est produit lorsque des millions d’Algériens ont décidé de braver la peur héritée des années du terrorisme et de la hantise sécuritaire qui a saturé pendant des années la scène nationale. Le plus extraordinaire et le plus prometteur est que ce dépassement se dessine et se concrétise pacifiquement. C’est comme si on a cherché à surmonter la décennie noire par une prise de conscience collective que seules les actions et les initiatives pacifiques peuvent faire aboutir le projet de changement démocratique porté par la majorité.

Cela nous sort des clichés épouvantables selon lesquels les Algériens sont violents et que c’est par des rapports violents qu’ils s’organisent et régulent leurs rapports de société…
Bien sûr, ils se sont élevés contre la stigmatisation faite à la société algérienne d’être une société régulée par les rapports de force et la seule violence. Ils sont allés chercher loin ce qui se trouve dans la mémoire collective ce qui existe et peut être mobilisé en termes de solidarité et d’œuvre collectives, sans ségrégation d’âge, de sexe ou de condition. Cela s’appelle de la citoyenneté tout simplement, cette citoyenneté que le système en place depuis des décennies dénie aux gens. J’irai plus loin sur cette question de la violence pour rappeler que le Hirak, parce qu’il est porteur d’un message fédérateur d’espoir, a fait diminuer les actes de criminalité et de délinquance et on a même pu constater un reflux des tentatives de harga.

Est-ce à dire que si le mouvement est entravé ou que le projet porté par les Algériens d’avoir une société démocratique est empêché, cela pourrait générer de la violence ?
Le constat d’une fraternisation apporté par le mouvement citoyen est indéniable, une fraternisation qui a eu pour effet, je le crois, d’abaisser les niveaux de criminalité même s’il y a eu lieu, çà et là, des actes répréhensibles, mais mineurs, par rapport à ce qui se passait par exemple dans les grands mouvements de foule. Je crois aussi que si l’Etat ne répond pas aux revendications du peuple et s’il déçoit l’espoir des jeunes magnifiquement incarnés par les étudiants, il y aura pendant un moment un risque de violence des individus envers eux-mêmes et envers autrui. J’espère qu’on ne sera pas face à ce scénario même si la probabilité d’un retour à la violence de masse des années 1990 me semble exclue car la grande leçon du Hirak, aussi, c’est l’accumulation d’expérience des luttes passées et des erreurs à éviter.