Reporters : Cette année, le thème de la célébration du Mois du Patrimoine est la sécurisation des biens culturels. Quel est alors l’état des lieux à Tipasa, une wilaya célèbre pour son patrimoine mondial ?
Dalila Zebda : Il faut expliquer, d’abord, qu’avant de parler de l’état des lieux et du programme relatif à la sécurisation des biens culturels, il existe un cadre législatif et une réglementation précise concernant la question du patrimoine.
Le cadre juridique et de gestion de ce bien comprend les lois 90-30 (loi domaniale), 98-04 (relative à la protection du patrimoine culturel), le Plan permanent de sauvegarde et de mise en valeur des sites (PPSMV) et le Plan d’occupation du sol (POS). Autrement dit, toute une panoplie d’instruments est mise à la disposition des pouvoirs publics pour les protéger et les préserver de toute forme de prédation.
La gestion des sites archéologiques de Tipasa, que sont les deux parcs archéologiques et le Mausolée royal de Maurétanie de Sidi Rached, relève d’un nouvel établissement qui est l’Office de gestion et d’exploitation des biens culturels (OGEBC), en coordination avec la Direction de la culture de la wilaya. Le site de Tipasa est classé sur la liste du patrimoine universel depuis le 17 décembre 1982.

Qu’est-ce qui a été fait en matière de sécurisation de ces biens depuis la création de l’OGEBC, en 2007, dont les missions sont claires, à savoir gérer, mettre en valeur, protéger, entretenir et sécuriser les biens culturels matériels qui lui sont rattachés à travers le territoire national ?
La première mesure de sécurisation des sites passe, obligatoirement, par les clôtures. Mettre en place des clôtures, premièrement, pour délimiter l’espace et le site à protéger en tant qu’entité, bien sûr, mais, aussi et surtout, pour le sécuriser, pour empêcher les intrusions et les éventuelles destructions ou atteintes au patrimoine. Par exemple, des enfants qui viendraient jouer au ballon à l’intérieur du parc archéologique, pour gérer le flux des touristes et autres visiteurs et savoir qui entre dans le site, etc.
Cette année, vous avez certainement remarqué que l’office a mis en place de nouvelles clôtures dans les trois sites, c’est-à-dire les deux parcs archéologiques de Tipasa (est et ouest) ainsi que celui du Mausolée royal de Maurétanie qui sont visibles. Pour ce qui est de la ville de Tipasa, quand vous passez dans le centre-ville par la RN 11,vous remarquerez que la nouvelle clôture est plus ouverte que les précédentes, justement pour laisser voir ce qu’il y a à l’intérieur pour la personne qui passe aux abords tout en protégeant le site sur 2 000 mètres linéaires.

Pour le site de Tipasa, je dois dire que j’ai été désagréablement surprise quand j’ai vu la qualité de la clôture mise en place, comparée à celle qui existait auparavant. Elle ne semble pas du tout solide et même si elle laisse voir une partie du site, il y a cette impression d’ouverture vers la ville des vestiges et de visibilité. Au point de vue qualité on aurait pu trouver mieux ?
La nouveauté avec cette clôture est qu’elle est neuve et, bien sûr, la ferronnerie est différente. Moi, je trouve qu’elle est jolie et surtout ouverte vers le public. De plus, l’office a installé des postes de garde au niveau de la clôture qui permet au personnel dédié à cette tâche de veiller à la protection et à la sécurité des lieux.
L’Etat a subventionné cette opération au profit de l’Office de gestion et d’exploitation pour la réfection des clôtures et la mise en place d’une signalisation du site du patrimoine mondial de Tipasa intitulé « Travaux de clôture et de signalisation du site archéologique de Tipasa ».
Cette relance du programme de sécurisation a été planifiée en réponse à la recommandation de l’Unesco et de remise à niveau exprimée lors de la mission conjointe du Comité mondial du patrimoine (CPM /ICOMOS) d’avril 2017 dans le cadre du plan de gestion du plan permanent de sauvegarde des sites.
L’Office a été désigné en qualité de maître d’ouvrage délégué agissant au nom et pour le compte du ministère de la Culture.
Il y a eu aussi des travaux de nettoyage et d’élagage des arbres des sites qui, comme vous le savez, est très boisé et nécessite, par conséquent, des opérations régulières.
Combien de postes de garde existent-ils aujourd’hui au niveau des trois sites ?
Huit cabines de gardiennage ont été réalisées dont quatre au niveau du parc archéologique ouest qui est le plus visité, trois au niveau du parc Sainte-Salsa et un autre à l’entrée du Mausolée royal de Maurétanie. Ce sont des baraques en structure métallique et acier de gardiennage, qui veillent au contrôle et protègent des intrusions illicites aux sites archéologiques réalisées en 2018.
Il faut dire qu’un système de gardiennage adéquat passe par la mise en place d’un ensemble d’outils, à savoir la dotation des éléments de gardiennage de tenues vestimentaires susceptibles de créer une communication visuelle pour les visiteurs, pour, d’une part, afficher le statut de gardiennage et, d’autre part, forcer le respect dans l’environ immédiat et dissuader les éventuels agresseurs du patrimoine. En ce sens, tous les gardiens sont dotés, annuellement, de tenues de travail portant le sigle de l’entreprise mère.
Afin de parer aux déclenchements d’incendies dans les espaces fortement boisés, l’administration des sites et musée a fait l’acquisition d’extincteurs, répartis sur l’ensemble des sites et au niveau du musée. En effet, les pics de hausse de températures estivales, qui varient entre 30 et 40 degrés, risquent de déclencher des incendies étant donné que 70% de la surface du Parc Ouest est couverte de végétation et de buissons mal entretenus qui risquent de se transformer en combustible.
Afin d’assurer la sécurité des vestiges mais, également, des visiteurs, 20 appareils de talkie-walkie ont été distribués et répartis entre les gardiens pour faciliter la communication entre le personnel des trois sites, le musée et l’administration et intervenir au cas d’incident.
Il y a eu, aussi, durant l’année 2018 la réalisation d’accès secondaires au niveau du Parc Ouest permettant l’évacuation du public ou l’intervention des secours, des pompiers, par exemple, en cas d’incident. L’espace accordé à ces dégagements a été prédéfini en fonction de normes précises, en tenant compte de la largeur minimale de passage et en protégeant les richesses du parc.
L’autre opération importante en matière de sécurisation est l’installation de caméras de surveillance. Afin de prévenir et parer aux éventuels vols au musée de Tipasa, le système de vidéosurveillance a été renforcé et relié au centre administratif de la direction du musée. Toutes les œuvres exposées sont désormais protégées par un système de surveillance 24H/24. De tels équipements signalent toute intrusion ou comportement suspects signalés dans le musée ou aux abords de celui-ci à la direction du musée. Les caméras de surveillance protègent la collection du musée, du jardin lapidaire et le lieu des réserves stockées dans le site. Tout le mobilier entreposé dans le musée ou au niveau des réserves est, grâce à ce dispositif, désormais protégé. Autrement dit, tout visiteur qui peut se trouver dans ces lieux est suivi et comptabilisé grâce à la surveillance de 12 caméras. Nous avons un projet en cours pour installer des caméras dans les trois sites du patrimoine mondial. C’est juste une question de temps en raison des coûts élevés de ces équipements.

Qu’en est-il de l’éclairage qui, jusque-là, fait défaut, quand on sait que les trois sites s’étendent sur une superficie de 43 ha ?
Bien sûr, l’éclairage est primordial et le projet qui a concerné le site est totalement achevé avec l’installation de panneaux voltaïques pour éclairer les sites, en particulier dans les parcs romains ouest et est. Douze panneaux sont déjà fonctionnels depuis la fin de l’année 2018.
L’autre point important est le renforcement du gardiennage dont le nombre est de 95 agents répartis entre les trois sites. Le gros de ce personnel est opérationnel au niveau du parc ouest avec des gardiens dotés de talkie-walkie qui bougent, contrôlent, vérifient et se déplacent tout le temps, pour s’assurer que les visites se déroulent normalement. Grâce à ces équipements, la communication est facilitée entre les gardiens eux-mêmes, mais aussi avec les services de l’administration qui, elle, peut contacter les services de sécurité ou autres en cas de besoin. Il a été mis en place, également, une ligne téléphonique spécialisée (Hot Line) mise à la disposition du responsable de la culture qui donne l’alerte en cas de besoin, car relié directement aux services de sécurité qui peuvent intervenir aussitôt.
Cette ligne téléphonique est exclusivement réservée à l’alerte et ne peut en aucun cas être utilisée à d’autres fins. En tout cas, depuis son installation en 2014, il n’y a eu aucun problème et cette ligne n’a pas été utilisée.
Comme le site est très vaste et surtout très boisé, à savoir 43 ha dont 27 ha pour le parc ouest et le reste réparti entre Sainte-Salsa et le Mausolée, il fallait donc réfléchir à installer des extincteurs. Ce qui a été fait et ils sont bien répartis et utilisables à tout moment. Dieu merci, nous n’avons jamais eu à le faire à ce jour, grâce au taux d’humidité très élevé dont 70% en été dans le parc qui surplombe la mer. Il y a, aussi, des travaux sylvicoles périodiques, c’est-à-dire de nettoyage et d’enlèvements de tous les branchages et autres plantes qui risquent de prendre feu, surtout que le public n’est pas toujours prudent et conscient des risques.
Afin d’assurer une sécurisation optimale des sites, il est prévu la généralisation de l’installation de caméras, de recrutement de gardiens et d’amélioration du travail quotidien de l’ensemble du personnel, mais aussi et surtout de sensibilisation des visiteurs sur la richesse de ce patrimoine qui reste quand même fragile. Nous recevons beaucoup d’écoliers au niveau des sites et espérons qu’ils deviendront, plus tard eux-mêmes des conservateurs et protecteurs des biens culturels. Donc la sécurisation passe, obligatoirement, par ces jeunes, futurs gardiens de cette mémoire.