Karima Lazali a présenté son essai, «Le trauma colonial –Enquête sur les effets psychiques et politiques de l’offense coloniale en Algérie», au cours d’une rencontre organisée samedi dernier à Alger à la Librairie L’Arbre à dires. Accompagnée par l’éditeur Sofiane Hadjadj, l’anthropologue Mohamed Mebtoul, et la journaliste Ghania Mouffok qui a animée la rencontre, Karima Lazali est revenue sur sa démarche et ses difficultés pour réaliser ce travail qui lie l’histoire et s’appuie sur les textes littéraires pour remplir «les blancs de la mémoire».

La psychanalyste Karima Lazali a animé, samedi dernier à la Librairie L’Arbre à dires de Sidi-Yahia (Alger), une rencontre autour de son essai «Le trauma colonial –Enquête sur les effets psychiques et politiques de l’offense coloniale en Algérie», paru en Algérie aux éditions Koukou et en France aux éditions La Découverte, dans lequel elle analyse les effets du fait colonial sur le plan psychique. S’appuyant «sur la littérature algérienne essentiellement de langue française», elle «repère, analyse et décrypte», dans son ouvrage, les «blancs de la mémoire». La journaliste Ghania Mouffok, qui a animé la rencontre, repère dans ce livre questionnant «le lien entre le politique et le psychisme», trois «sous-continents» ou grandes questions, à savoir «l’impossibilité du «je», la peur de disparaître, et le fratricide». De son côté, Karima Lazali est revenue sur le point de départ, sur ce qui a suscité cette «enquête» et qui se résume en trois points : d’abord, les difficultés dans son travail (celles du psychanalyste) «liées à la liberté de parole et la liberté de penser». «Une difficulté à fabriquer du décollement», indique-t-elle. Le deuxième point se situe dans une «absence totale, depuis Frantz Fanon, de travaux sur les effets psychiques du colonial». «C’est quand même assez saisissant : nous avons travaux sur les effets de la guerre, sur les effets du génocide, sur les effets de la shoah et leurs transmissions, nous n’avons pas de travaux ni en Algérie à ma connaissance ni en France dans le domaine de la psychiatrie, de la psychologie, de la psychanalyse, sur les effets du colonial», a-t-elle estimé, tout en considérant que cette «absence», ce «grand blanc des deux côtés de la Méditerranée» raconte, à son tour, une «autre histoire». Quant au troisième point, il ouvre sur une autre difficulté relative au fait qu’en Algérie, «on parle beaucoup de colonisation», à tel point que tout lui est lié.
«Dans les discussions, tout était lié à la colonisation, tout ce qui était négatif, si bien qu’on ne sait pas précisément quels sont les effets du colonial pour chaque discipline, quels sont les lieux d’atteinte, quels sont les lieux qui ont été impactés par ces destructions, et qu’est ce qu’un psychanalyste pouvait en dire», a-t-elle souligné. Partant de ces trois constats et afin d’analyser, sur «cinq à six générations», les effets du colonial, qui «n’ont cessé de se transmettre menant à plusieurs autres catastrophes : la guerre intérieure des années 1990, un état de terreur», etc., Karima Lazali a décidé de travailler sur les textes littéraires («en lisant l’histoire»), de s’appuyer sur ce matériau et s’en servir comme du «discours d’un patient» et ce, pour arriver à «cerner les lieux d’atteinte». Car, selon elle, «la littérature est un domaine fabuleux, le domaine où le travail de la culture est le plus fort». Sa démarche a donc été, explique-t-elle, de lier les travaux d’historiens avec les textes littéraires, pour cerner et définir «les effets psychiques du colonial, dont la question de la hantise, la peur de disparaître, l’absence de sépulture, mettant les Algériens dans un deuil impossible puisque c’est ça qui s’est répété avec la guerre intérieure [décennie 1990]». Cette peur/hantise de la disparition s’est «imprimée» au moment de la «guerre de conquête (enfumades, famine, épidémie, fratricide…)». Ce dernier point, le fratricide, est un élément central dans l’analyse de Karima Lazali, qui, souligne-t-elle, «nous parle mieux que la question du meurtre du père qui nous sert de mythe en psychanalyse».

Le fratricide, un mythe fondateur
En effet, selon elle, «le fratricide a été utilisé comme une arme coloniale puisque dans un fonctionnement tribal, le fratricide est quelque chose d’assez sensible qui est régulé tant que la société traditionnelle se maintient, mais la conquête coloniale avait pour ordre de tenter de décimer la société dans son fonctionnement tribal. C’est dans ce contexte que l’imposition de l’état civil s’est fait avec le code de l’indigénat, ce que Kateb Yacine relate dans «Nedjma», c’est-à-dire qu’au fil des générations, on ne sait plus qui est qui». Une expression qui «travaille les intériorités», pour Karima Lazali. Et de souligner : «Ce que nous dit Kateb Yacine, c’est que si on ne sait plus qui est qui alors il ne reste que des faux-pères et surtout le risque permanent du repli sur soi (ce qui s’est passé durant la guerre intérieure) et celui de l’inceste, c’est-à-dire que Nedjma est une espère de mythologie qui va raconter la destruction du lien tribal et sa transmission sur plusieurs générations. Et en me penchant sur cette formidable littérature de Jean El Mouhoub Amrouche, Kateb Yacine, Mohammed Dib, Nabile Farès jusqu’aux écrivains contemporains (Arezki Mellal, Mansour Kedidir…), je me suis rendu compte qu’elle a été le lieu d’archivage de ce qui s’était déroulé à l’intérieur des psychismes et qui avait structuré le politique». Pour la psychanalyste, c’est «l’héritage colonial qui a structuré la vie politique». «Au fond, l’indépendance ne suffit pas à se séparer de l’esprit du colonial, il faut encore un travail supplémentaire qui est le travail des générations», a-t-elle soutenu. Revenant sur le titre de son ouvrage, Karima Lazali a expliqué que l’éditeur français a choisi le terme «oppression», le considérant comme plus fort qu’«offense» (titre de l’édition algérienne). Pourtant, pour la psychanalyste, c’est ce dernier mot qui convient le mieux à ce qu’elle souhaitait exprimer à savoir «suivre l’histoire du mot hogra», un «mot-archive de cette histoire», qui se traduit par, à la fois, «offense, mépris et humiliation». «Il faut faire jouer ces trois mots ensemble pour entendre jusqu’à quel point le langage que nous employons jusqu’à maintenant contient encore cette histoire finalement, il n’y a pas eu de révolution du discours ni de révolution des mentalités. Elles sont à faire», a-t-elle signalé. Au cours du débat, très riche, l’essayiste a expliqué que ce qui peut sembler comme une «saturation de l’histoire coloniale» est en fait un faux constant. Selon elle, «c’est une saturation qui fait écran, c’est-à-dire qu’on utilise l’histoire comme une couverture ou comme un bouchon pour ne pas aborder la complexité de cette histoire-là, c’est très important parce que si on reprend la pratique de la colonialité, le système colonial se construit par la pratique de l’effacement», qui construit une «confusion», qu’on a hérités et reproduits, et qui nous confronte à la difficulté de «laisser des traces, de fabriquer des traces, de réinscrire nos collectifs dans une histoire du collectif qui nous ait antérieure». Karima Lazali a, par ailleurs, évoqué la «libération individuelle» qui ne peut s’opérer sans une libération du collectif, tout en plaidant pour une pensée qui prend en compte les spécificités et les contextes, c’est-à-dire «comment arrêter d’être dans une pensée qu’on importe d’ailleurs pour nous penser, et que donc la question c’est comment repartir de ce qui déjà s’est fait comme travail de pensée pour se penser, sans avoir besoin de l’aval, de l’image de l’autre et finalement des mots de l’autre».

«Le trauma colonial –Enquête sur les effets psychiques et politiques de l’offense coloniale en Algérie» de Karima Lazali. Essai, 280 pages, éditions Koukou, Alger, octobre 2018.
lPrix : 1000 DA.