Au milieu de l’impasse politique, Djilali Soufiane propose ce qu’aucun acteur politique, parti ou personnalité nationale n’a osé jusqu’à présent formuler par des termes clairs et sans équivoque qu’il a utilisés hier dans un entretien sur la chaine III de la Radio nationale. Pour le leader de Jil Jadid, le moment est propice pour des négociations avec le chef d’état-major de l’ANP, général de corps d’armée, Ahmed Gaïd Salah, « véritable détenteur du pouvoir » dans le pays, a-t-il souligné.

Par Houria Moula et TANIA GACEM
Comme argument, le président de Jil Jadid a estimé que « le pouvoir a été transféré de la présidence de la République vers l’état-major de l’armée ». Cependant, et bien que cette proposition aille dans le sens de l’appel au dialogue lancé par le général Gaïd Salah, notamment lors de sa visite à la 5e Région militaire, force est d’admettre qu’elle se heurte à l’absence de consensus au sein des courants d’opposition. Sur cette question de prendre langue avec le patron de l’Armée, il s’est même dessiné une ligne de partage que certains partis politiques ne veulent pas franchir.
Le Front des forces socialistes (FFS), malgré sa crise interne, demeure intraitable et dénie au chef d’état-major de l’ANP toute légitimité à imposer une quelconque feuille de route, il a dénoncé en début de semaine « l’immixtion abusive et insatiable » de Gaïd Salah « dans le destin politique de la nation ». Et Contrairement à beaucoup d’observateurs, le FFS a vu dans les poursuites judiciaires contre des personnalités de l’ère Bouteflika « une guerre de clans» et un jeu de position opposant des factions rivales du système en place.
Autre formation politique traditionnellement opposée à tout échange politique avec le chef de l’Armée, le Parti des travailleurs (PT). Sa secrétaire générale, Louisa Hanoune a déclaré lors de sa dernière conférence samedi dernier que « l’Algérie n’est pas l’Egypte ». Mme Hanoune fait le parallèle avec «ce qu’a fait le maréchal Abdelfatah Sissi en 2013 dans son pays, après la chute du président Morsi » en appelant citoyens et classe politique au dialogue en faisant croire que « l’Armée allait instaurer une véritable démocratie, rendre la parole au peuple égyptien et respecter sa souveraineté ». « Ceux qui suggèrent le dialogue ou trouvent positif l’appel au dialogue avec l’ANP savent-ils que cela prépare à une situation à la soudanaise ou tout au moins à l’égyptienne avec leurs conséquences tragiques sur la souveraineté nationale », a tonné la patronne du PT. Le RCD rejette, lui aussi, catégoriquement que l’armée soit impliquée dans les scénarios de sortie de crise possibles. Dernière déclaration en date de cette formation, celle de son président, Mohcine Belabbas qui estime que l’Algérie a désormais «deux chefs d’État sans légitimité populaire ». En référence à Gaïd Salah, il dira « le premier doute du mouvement populaire, menace l’opposition, choisit celui qui sera jugé et celui qui ne le sera pas, ordonne à la Justice, décide et discourt chaque mardi ». M. Belabbas précise qu’« il n’appartient pas au chef d’état-major d’intervenir dans la vie politique qui est réservée aux partis politiques ». Il est allé jusqu’à appeler Ahmed Gaïd Salah à démissionner en respect de la volonté populaire. C’est dire qu’au vu de toutes ces divergences au sein de la classe politique sur le rôle qui incombe à l’Armée et particulièrement à son chef d’état-major, « la trouvaille » de Djilali Soufiane crée de nouveaux clivages au sein de courants d’opposition déjà en mal de consensus quant à la sortie de crise à trouver.
D’autant que certains partis refusent toute discussion avec le chef de l’Etat, Abdelkader Bensalah, qu’ils perçoivent comme un obstacle à tout dialogue et ils se disent prêts à dialoguer ou qu’ils souhaiteraient le faire avec l’institution militaire, seule institution capable, estiment-ils, à mener des discussions et à prendre des décisions concrètes. Il en est ainsi pour le Mouvement de la société pour la paix (MSP) qui a, à de nombreuses reprises, réitéré sa proposition de voir l’Armée accompagner la période de transition. Après avoir refusé le dialogue prôné par le Chef de l’Etat, il s’est dit plutôt ouvert pour le dialogue avec l’institution militaire par la voix de son vice-président, Abderrahmane Benferhat. Contacté par Reporters, celui-ci a d’abord tenu à rappeler que le parti auquel il appartient a, depuis le début, mis l’accent sur le fait que l’Armée est et doit être partie prenante de la solution de sortie de crise. «Au MSP, nous avons été les premiers à dire que nous n’avons aucun problème à dialoguer avec l’Armée. L’institution militaire est crédible, elle a toute notre confiance et notre respect et nous estimons qu’il faut qu’elle joue un rôle d’accompagnement dans cette période de transition», a affirmé M. Benferhat. D’ailleurs, il y a moins d’une semaine, le MSP avait salué l’appel au dialogue lancé par le général de corps d’armée, Ahmed Gaïd Salah. Il avait réagi par le biais d’un communiqué dans lequel il déclare que «le parti qui n’a pas cessé et continue d’appeler à la nécessité de recourir aux mécanismes de dialogue pour résoudre les crises, surmonter les difficultés et parvenir à un consensus national le plus large, salue et apprécie toute option sincère vers un dialogue large et inclusif, soutenu et parrainé par des institutions crédibles».
«Vu la situation politique exceptionnelle que vit le pays, notre Armée nous a démontré qu’elle prend ses responsabilités dans la gestion de cette crise. Nous lui faisons confiance et sommes prêts au dialogue», a conclu Benferhat.
Lakhdar Benkellaf, le président du conseil consultatif du Front Justice et Développement (FJD), a déclaré que la position du parti est «claire». Lorsque l’institution militaire a salué le mouvement populaire et appelé au dialogue, elle a gagné notre confiance et, à notre tour, nous avons salué le dialogue auquel elle a appelé», a-t-il dit, ajoutant que «l’Armée est la seule institution qui reste aujourd’hui reconnue par le peuple algérien.
Dans notre parti, nous estimons que le dialogue doit être ouvert à toutes les franges de la société, sans exclusion, afin de trouver tous ensemble les solutions qui mèneront notre pays à bon port». Pour ce politicien, il est inutile de parler des autres symboles du système dont le peuple entier exige le départ sans exclusif, d’où, selon lui, l’inutilité à s’attendre à ce que des discussions soient engagées avec l’actuel chef de l’Etat.

Soupçons d’incohérence politique
Un état de fait que ne partagent pas les politologues, ces derniers ayant toujours plaidé pour que la place de l’Armée soit dans les casernes et que son rôle est de protéger les frontières et d’assurer la sécurité du pays.
Contacté pour donner son avis par rapport au fait que des partis politiques refusent l’offre de Bensalah et, en parallèle, ils semblent disposés à entreprendre des discussions avec l’institution militaire ou son chef de l’état-major Gaïd Salah, le politologue Mohamed Hennad, estime que «les partis ont tout-à-fait raison de refuser de dialoguer avec M. Abdelkader Bensalah, un simple apparatchik, sans palmarès et sans aucun pouvoir de décision».
«En fait, le Président par intérim est devenu un obstacle pour la recherche d’une solution politique sérieuse sous prétexte de respecter la Constitution. Mais il est clair que cette posture n’est qu’une simple manœuvre pour bloquer le changement devenu inéluctable depuis le 22 février 2019. Et puis, la Constitution, chez nous, a toujours été piétinée par ceux-là même qui l’ont faite. En fait, le Hirak ne demande pas la violation de la Constitution, mais le respect de la priorité de ses articles, notamment les 7, 8 et 12», a déclaré M. Hennad. Revenant au dialogue «sous tutelle de l’institution militaire», ce politologue relève qu’il y a là une incohérence politique manifeste de la part de ces partis. «Personnellement, j’ai toujours été contre cette volonté de faire intervenir le commandement militaire dans la chose politique. Ce n’est pas sa vocation et ça a un prix. En plus du fait qu’une telle négociation perpétuera la primauté du militaire sur le civil, héritée depuis 1954, et à laquelle il est temps de mettre fin une fois pour toute». Comme solution de sortie de crise, M. Hennad préconise «la démission de M. Bensalah et l’organisation d’une réunion entre les services de la Présidence de la République et les représentants des forces politiques et sociales pour s’entendre sur un président (ou une instance présidentielle) par intérim aux fins d’organiser, le plutôt possible, une élection présidentielle digne de ce nom».