Dans cette conjoncture d’emballement judiciaire inédit contre des personnalités publiques, politiques ou économiques, l’avocat Nacerdine Lezzar considère, lui aussi, qu’il faut veiller à préserver l’entreprise, publique ou privée, en tant qu’outil de production qui survit à ses gestionnaires lorsque ces derniers sont sanctionnés par la justice.

Reporters : Les convocations par la justice de personnalités publiques et les arrestations d’hommes d’affaires se poursuivent. Que pourrait, selon vous, traduire pareil déploiement de l’appareil judiciaire ?
Nacerdine Lezzar : Cette série de poursuites judiciaires à laquelle vous faites référence met en évidence l’ampleur de la gabegie qui a sévi dans la gestion de l’économie nationale. Le fait que des dossiers aussi lourds soient pris en charge par la justice simultanément laisse croire que des plaintes les concernant ont été déposées depuis longtemps, mais qu’il a fallu les mettre sous le coude pour des raisons de pression en provenance de la sphère décisionnelle. Aujourd’hui, nous sommes dans une conjoncture particulière qui voit s’opérer une sorte de transfert au niveau de sphères dominantes dans la prise de décisions.

Cela étant, sommes-nous réellement dans une situation de lutte contre la corruption ou plutôt dans un scénario de chasse aux sorcières ?
Nous sommes naturellement dans une situation de lutte contre la corruption et d’atteinte aux deniers publics. Sauf que le déclenchement d’autant d’affaires à la fois en un laps de temps restreint laisse craindre un scénario conjoncturel sur fond de campagne orchestrée pour un usage politique. Il est plus qu’impératif d’éviter ce type de démarche et d’opter pour une campagne anti-corruption qui soit inscrite dans la durée et garantie par un Etat de droit.

Cet emballement judiciaire est diversement apprécié par la classe politique et l’opinion. Pourquoi cette réaction selon vous ?
Je ne suis pas habilité à donner une évaluation politique. Ce que je peux dire, par contre, c’est qu’il est difficile de soumettre des processus judiciaires aux évaluations des politiques. Cette tendance est contraire aux préceptes de l’Etat de droit, où l’appareil judiciaire est autonome et souverain et n’obéit qu’à ses convictions et à la loi.

L’argent public pillé et détourné sera-t-il récupéré ? Si c’est le cas, par quel instrument pourrait-il l’être ?
Pour les entreprises publiques, les gestionnaires indélicats doivent être mis hors d’état de nuire. Pour le secteur privé, il faut veiller à la sauvegarde de l’entreprise elle-même et éviter que les sanctions contre ses gestionnaires la fassent disparaître. Qu’elle soit publique ou privée, une entreprise fait partie du patrimoine national. Quant à la procédure qui permet de récupérer l’argent détourné, il faut savoir que la loi pour la prévention et la lutte contre la corruption, tout comme les conventions internationales, ont prévu des mécanismes de nature à permettre la récupération des biens mal acquis. Les possibilités sont ainsi offertes pour le gel et la confiscation des deniers détournés et la récupération de ces biens au profit du Trésor public.