Il est des sujets de discussions qui reviennent périodiquement, comme des indicateurs historiques. L’un d’eux a pour coutume d’occuper les pages des médias et des réseaux sociaux à chaque veille de Ramadhan.
Pour ceux dotés d’esprit et de raison le religieux, en ce début du XXIe siècle, est de l’ordre de l’intime avant tout. Le premier sujet se résume en une question rituelle idiote qui revient à chaque Ramadhan : qui jeûne ou ne jeûne pas ?
C’est aussi, sur nos journaux, d’interminables colonnes sur la flambée annoncée de la mercuriale et autres préoccupations du ventre.
Pour ce Ramadhan 2019, exit toutes ces fariboles qu’il fallait se «mettre sous la dent», comme on dit dans le jargon de la presse, parce que le temps était au désert politique le plus sec. A la place, des questionnements nettement plus sérieux pour que le mouvement populaire pour le changement ne soit pas entravé par les longues journées de faim et de soif.
Rien que pour cela, nous disait, hier, un des manifestants de la première heure du «22 février», il y a «de quoi se réjouir» et de «pousser un soupir de soulagement». Les Algériens, a-t-il expliqué, «ne sont pas des estomacs» que les dessins de presse ont caricaturé jusqu’à bout de souffle pendant des décennies. «Ils sont devenus autre chose, ou alors ils sont redevenus eux-mêmes, des gens décidés à se nourrir de leur dignité retrouvée», a-t-il ajouté dans un échange vif et poétique comme on en voit par centaines sur Facebook.
Mais après l’anecdote, qu’y a-t-il ? D’abord la certitude que les semaines de Ramadhan, quoi qu’on en dise, ne seront pas comme les précédentes. La toute première sera sans doute la plus éprouvante pour le «Hirak». Il faudra une foi de charbonnier pour y maintenir un niveau de mobilisation comparable à ce qui a été constaté auparavant.
Le mois de jeûne «ne sera pas ce moment de répit», ont affirmé beaucoup de ceux qui ont battu le pavé algérois durant ce onzième vendredi de la contestation. En vérité, ce ne sera pas non plus le mois où l’on verra des millions d’Algériens dans les rues. Pas durant la première ni la deuxième semaine. Autrement, ce sera un miracle. Qui se produit déjà par des appels à des déjeuners collectifs et à des rassemblements populaires après le «ftour».
Des gilets orange, qui se sont mobilisés durant ces dernières semaines pour s’interposer entre les manifestants et les forces anti-émeute pour prévenir tout dérapage, ont déclaré être «prêts» à poursuivre leur travail de bénévoles. «On ne sait pas quand et comment cela va se passer et à quel moment les gens vont sortir marcher, mais on sera là pour accompagner le mouvement», nous a déclaré un des leurs vendredi dernier.
«On ne manquera pas le rendez-vous. Quelles que soient les conditions, nous accompagnerons nos concitoyens jusqu’à ce que nos revendications soient satisfaites», dira pour sa part un autre gilet orange persuadé que le Ramadhan 2019 «ne sera pas comme les précédents». Et d’affirmer que les soirées du mois de jeûne, «d’ordinaire animées» en raison des tarawihs et des sorties, «seront propices aux rassemblements».
Des analystes estiment toutefois que ce sont les personnes et les groupes les plus engagés qui seront au rendez-vous et éviter que les premiers jours de Ramadhan produisent une décrue plus importante que celle prévue par l’effet d’un changement important des habitudes et de la quotidienneté des Algériens durant ce mois.
Le pari à faire, rétorquent d’autres, concerne les formes de mobilisation qu’on verra émerger sur la scène publique. «Onze semaines de marches et de rassemblements populaires laissent des traces qui ne disparaîtront pas comme ça parce que c’est Ramadhan», indiquera à ce sujet Cherifa Kheddar, de l’association Jazaïrouna. Elle ajoutera «que la forme de la mobilisation changera peut-être au début». Pour elle, «vendredi 10 mai sera la véritable journée test» pour cette nouvelle forme de mobilisation attendue.n