La Journée internationale de la liberté de la presse, hier vendredi 3 mai, semble avoir été fêtée plus tôt cette année dans notre pays. Et pour cause ! Sa commémoration a connu un effet d’anticipation depuis le début des marches populaires, le 22 février dernier. Depuis cette journée historique, le débat au sein de la corporation des journalistes porte sur les conditions d’exercice de leur métier et sur la liberté d’informer après des années de bâillonnement plus ou moins explicite et des pressions politiques et économiques de toutes sortes.

Des rédactions de la presse audiovisuelle publique, notamment, ont été le théâtre de mobilisation sans précédent, lançant des mots d’ordre d’émancipation des tutelles de contrainte et exprimant des préoccupations anciennes mais remises au goût du jour au sein de la corporation dans son ensemble par les revendications d’ampleur que connaît la scène algérienne pour la fin du système politique en vigueur depuis des décennies et l’avènement d’une démocratie véritable dans le pays.
Pour autant, nombreux sont les journalistes qui ont tenu à marquer l’évènement, hier, par des sit-in et des rassemblements à l’exemple de celui organisé hier à Tizi-Ouzou. « Pour une presse de la voix du peuple ! »,
« Presse publique = service public », «Non à l’embrigadement des médias publics et privés pour imposer le fait accompli des décisions rejetées par le peuple ! » ont été les slogans brandis au « mémorial des journalistes assassinés » au chef-lieu de wilaya. L’évènement commémoratif a été initié par l’Association des journalistes et correspondants locaux. Il a vu la présence d’une foule nombreuse constituée d’élus, de militants politiques et de la société civile. Il a été marqué par le dépôt d’une gerbe de fleurs et par une minute de silence à la mémoire des journalistes assassinés durant la décennie noire ainsi que par une marche jusqu’à la stèle à la mémoire de Tahar Djaout, journaliste et écrivain assassiné en juin 1993. Ces activités ont été couronnées également par la lecture d’une déclaration saluant l’élan démocratique pacifique observé dans le pays et mettant en garde contre les «périls et les dangers qui pèsent sur le processus révolutionnaire en cours ».
Pour les journalistes rassemblés hier à Tizi-Ouzou, « l’Algérie nouvelle à laquelle nous aspirons tous ne peut indéniablement se dissocier des principes de la liberté d’expression et de la liberté de la presse ». Ils ont dénoncé la « persistance des pratiques éculées visant l’embrigadement des médias ». « La tentative de mainmise et l’OPA sur les organes de presse du secteur public/privé sont toujours de mise et nous alertent sur le degré de vigilance que nous devons avoir pour garantir au peuple son droit à l’information crédible en droite ligne avec l’éthique et la déontologie qu’exige notre noble mission », lit-on dans la déclaration qu’ils ont distribuée. « La célébration du 3 mai, Journée internationale de la presse, est une opportunité, pour nous journalistes et correspondants de presse de la wilaya de Tizi-Ouzou, de crier notre ras-le-bol d’un marasme qui n’a que trop duré », est-il encore mentionné dans le texte, dans lequel on insiste sur « l’impérative amélioration des conditions socioprofessionnelles des journalistes ».

Un narratif officiel ancien, des promesses d’appui
A Mila, dans l’est du pays, les professionnels de la presse ont tenu à ce que la cérémonie du 3 mai se déroule loin des autorités locales et de leur cérémonial. Ils se sont recueillis à la mémoire des martyrs de la Révolution et du devoir nationale avant de se rendre à la bibliothèque principale de la ville pour débattre du « Hirak » et son « effet libérateur » sur les journalistes. De nombreux sujets ont été abordés, non sans passion, notamment la polémique déclenchée sur les réseaux sociaux par les journalistes qui acceptent encore d’être « honorés » par les walis et l’administration locale. Une problématique qui ne manquera pas d’être longtemps posée d’autant plus que la déclaration du gouvernement Bedoui, jeudi 2 mai, n’est pas exempte d’ambiguïté sur la manière dont l’Exécutif continue de voir le métier de journaliste.
« Vigilance, responsabilité et lucidité doivent être les instruments de clairvoyance d’un journalisme professionnel et éthique, pour être à la hauteur d’un rôle qui n’est pas moins celui de médiateur d’un dialogue vital entre tous les Algériens au service de l’intérêt supérieur de la Nation », déclare le gouvernement dans une déclaration lue par son porte-parole, le ministre de la Communication Hassan Rabehi. Outre le fait d’avoir mis en avant des questions qui relèvent de la profession et de ses prérogatives à pratiquer le journalisme professionnel, l’ambiguïté du message de l’Exécutif s’épaissit par le fait qu’il n’y a dans ses lignes aucune remise en cause de la vision qu’il avait des médias avant le 22 février. L’hommage à l’engagement de la presse algérienne durant « la guerre de Libération » et « en résistant à l’obscurantisme et à la violence des années de terrorisme » est à relever. Le narratif dominant reste cependant celui d’une corporation appelée à « traduire, au mieux, auprès de l’opinion nationale, les enjeux et les défis actuels » et « à porter les projets de modernité et de progrès social en favorisant en son sein l’argumentation et le débat constructifs, en tant qu’accompagnateur de la société, de ses femmes et ses hommes, sur la voie du changement ».
Il n’en demeure pas moins qu’il existe dans cette déclaration du gouvernement des éléments de relance du débat sur la manière d’organiser la profession et de l’appuyer pour une offre éditoriale de qualité.
Le gouvernement affirme vouloir agir « afin d’aider la corporation à s’organiser et à se fédérer dans le sens de la prise en charge, par les journalistes eux-mêmes, des préoccupations à caractère éthique et professionnel que soulève l’exercice quotidien de leur métier ».