La maturité n’est désormais plus associée à l’âge ou à l’expérience. Les étudiants algériens sont en train de le démontrer depuis plus de deux mois. Leur mode d’organisation et leurs différentes initiatives sont d’ores et déjà des leçons que d’autres corporations devraient en prendre de la graine.

Au-delà des manifestations hebdomadaires de mardi, et de la grève illimitée déclenchée depuis plusieurs semaines, les étudiants réalisent un travail de fond inédit! Une véritable démocratie participative made in DZ est en train de prendre forme au niveau des universités et des écoles supérieures. Aucune décision n’est prise sans débats suivis d’un vote. Des réunions (au moins) hebdomadaires pour décider des prochaines étapes à réaliser. Le tout, axé sur l’importance « d’occuper » l’espace universitaire et cet immense espoir de participer concrètement dans un changement positif du pays.

Le « saut »

Melissa Gahlouz, 21 ans, étudiante en 4e année (spécialité Génie Industrielle) à l’ENP (Ecole Nationale Polytechnique) était, samedi 27 avril dernier, sur la scène de l’amphi N1 de son école. Sur la même table qu’elle, il y avait trois membres du Think tank « Nabni ». Ce jour là, l’élève-ingénieur était au programme parmi les conférenciers. Quelques semaines auparavant, lors de l’invitation de la première personne étrangère à l’ENP pour y animer une conférence (en l’occurrence l’économiste Smail Lalmas, lire l’article de « Reporters » en cliquant ICI) Mélissa Gahlouz, pourtant l’une des organisatrices principales de la rencontre, hésitait encore à s’«afficher». Moins de 20 jours après, elle aura fait le saut, des bancs de l’amphi, des « spectateurs », à l’estrade d’en face, celle des «acteurs ». Une forme d’évolution loin d’être anecdotique. N’est-il pas tout simplement un acte concret de conquête d’espaces?

Un pôle, des coordinations, une lutte

L’éveil constaté, et concrétisé, s’est déjà « matérialisé » par la création du « Pôle d’El Harrach » créé dans le sillage de la première manifestation (mardi 26 février), et représentant les écoles supérieures se trouvant dans cette banlieue Est d’Alger. Déjà des coordinations ont été lancées, et ce n’est que le début. Il est question de s’agrandir pour « toucher » d’autres universités, et pas uniquement celles d’Alger et ses environs. Une ambition de s’agrandir, pour mieux s’organiser, pour mieux défendre, et pour s’imposer en une véritable force de proposition.  

Paroles d’étudiants (Réalisation: Salim KOUDIL)

« Les étudiants doivent essayer de jouer un rôle dans cette transition. Des feuilles de route sont en train d’être élaborées et on compte les proposer au pouvoir » affirme avec enthousiasme Khaled Rezgui, élève-ingénieur à l’ENP. Selon lui « les étudiants peuvent jouer le rôle d’intermédiaire entre le pouvoir et le peuple et on veut être partie prenante dans la période de transition et dans les élections qui en découleront ».

Néanmoins, cette conquête par les étudiants des différentes écoles et universités était loin d’être facile. L’unanimité est parfois (souvent !) absente.

Ainsi, l’arrêt des cours suscite toujours des débats et des controverses au niveau des étudiants. Les délibérations hebdomadaires pour décider du « sort » de la grève sont très souvent houleuses, et la majorité reste toujours pour le « oui ». Mais point de rupture, ni de diktat. Le vote départage à chaque fois.

Ces enseignements estudiantins viennent ainsi ébranler les certitudes des nombreux donneurs de leçons, pullulant dans l’espace public.

Les ainés : certains au diapason, d’autres…

Présent sur le terrain, le Think Tank « Nabni » a bien compris l’enjeu. Il mise dorénavant sur la société civile lors de la présentation de ces nombreux chantiers. Et l’université est un excellent espace pour toutes ces initiatives. Le constat d’un des membres de « Nabni », Mabrouk Aib, est d’ailleurs édifiant : « Si les institutions et le pouvoir politique étaient aussi matures que les étudiants, on serait dans une belle démocratie » (voir vidéo en dessous).


Mabrouk Aib (membre de NABNI): « les étudiants sont en mode très démocratique » (Réalisation: Salim KOUDIL)

Mais le « Think tank » reste une exception. Si les étudiants se prennent en charge, c’est avant tout parce qu’ils se sentent abandonnés, et souvent dupés. Leur rancœur envers la majorité des enseignants et des responsables des universités et écoles supérieures est  toujours présente, bien palpable. « On nous a toujours pris pour des écoliers et l’administration, et la plupart de nos enseignants se contentaient de notre présence physique  aux cours » se rappelle Celya Benyahia (étudiant en 5e année à l’Ecole Polytechnique d’Architecture et d’Urbanisme, EPAU) de cette époque qui remonte à seulement quelques mois, mais qui parait, pour elle, déjà lointaine. « Désormais les choses ont changé et on est en train de prendre des initiatives par l’organisation des conférences auxquelles on invite plusieurs personnalités pour qu’ils viennent nous parler de ce qu’ils maîtrisent, et nous de leur poser des questions sur ce qui nous intéresse le plus, l’avenir de l’Algérie » ajoutera-t-elle avec détermination.

D’ailleurs, l’organisation de conférences au niveau des écoles membres du pôle d’El-Harrach ne se fait pas sans couacs. A chaque initiative, des négociations, pour avoir l’accord de principe d’organiser des « événements», avec l’administration sont «déclenchées ».Et ce n’est pas toujours sans heurts. Ceux qui ont assisté à la conférence qui s’est déroulée le 27 avril dernier à Polytech ont pu le constater de « visu ». L’entrée théâtrale en plein débat, du directeur de l’ENP (voir image en dessous) à l’amphithéâtre n’est pas passée inaperçue. Le responsable donnait l’impression d’être surpris par le nombre de personnes présentes ce jour-là et sur son visage, La désapprobation (le mot est faible) était bien visible. Néanmoins, il n’a pas été question d’arrêter la conférence. Un petit «couac» qui n’aura pas perturbé les débats.


La classe politique et les autoproclamés « intellectuels » sont également mis, par les étudiants, dans la liste des « déceptions ».  Il leur est reproché « surtout l’absence de projet de société qui pourrait susciter au moins la curiosité des jeunes avides d’engagements et de savoir » affirme Riad, étudiant de l’ESI (Ecole supérieure d’Informatique). Joignant son ami, Karim, de l’INA (Institut National d’Agronomie), a insisté pour ajouter « la révolution déclenchée le 22 février dernier a montré leur incapacité de représenter le peuple algérien, si ce n’est leur propre personne et leur entourage. Au lieu d’apporter un plus, ils ne font que vouloir se placer en vue de quelques places à prendre ».

La presse n’est pas épargnée par la même désapprobation.  La phrase lancée par Yanis, étudiant en 5e année de l’EPAU, est bien édifiante : « Si la vérité sort de la bouche des enfants, le mensonge sort de la bouche des médias ».  Cette charge sonne d’autant plus fort en sachant que son auteur a pour oncle un certain Smail Yefsah, journaliste assassiné en octobre 1993.

Cette génération d’étudiants ne demande plus d’être orientée. Elle acceptera les conseils, mais dit d’ores et déjà: halte aux duperies.

@SalimKoudil