Il était une fois, à Alger, une bande de cinéphiles prêts à tout voir, autour d’un cinéphile encore plus intrépide qu’eux, Abdelhakim Meziani. Auteur, journaliste, spécialiste de la musique andalouse, mais surtout critique de cinéma et agitateur culturel infatigable, il avait créé et dirigé la Grande Fédération algérienne des cinéclubs (FACC).

Hakim a mis la barre très haut en matière de cinéphilie. Inlassablement, semant même le travail de la Cinémathèque. Hakim employait toutes les voies diplomatiques et culturelles possibles pour obtenir des copies de films pour le Cinéclub d’Alger et les 500 cinéclubs répartis à travers le territoire national, sans aucune aide du ministère de la Culture, ni des autorités locales pour qui, l’art cinématographique était la grande inconnue. En même temps qu’il animait les débats après chaque projection, Hakim consacrait un temps fou à organiser des rencontres cinématographiques, sans moyens ou presque, à Tighzirt, Boumerdès, Chlef, Tizi Ouzou, Béjaïa où l’on découvrait des œuvres les plus récentes algériennes, du cinéma mondial, celles aussi venues de loin et même du bout du monde. Aujourd’hui que les cinéclubs ont quasiment disparu, on ressent tous comme un grand manque. On n’a plus que de bons souvenirs. Souvenirs de Hakim Meziani, sans délaisser son travail de critique de cinéma à Révolution Africaine, nous entraînant à l’ambassade de Chine pour rafler des copies de films du grand cinéaste Xi Jin, grâce à son ami l’attaché culturel, jeune homme courtois et très souriant. Des fois, tout notre Cinéclub se transportait à l’ambassade même, boulevard des Martyrs, afin de visionner les films dans une salle mise à notre disposition. Mais la découverte la plus sensationnelle, la plus exceptionnelle de ces années-là, c’était la projection au Cinéclub des films en provenance de la Corée du Nord, le cinéma du Grand Leader Suprême ! A cette époque-là, ni la Cinémathèque d’Alger ni aucune Cinémathèque dans le monde, sauf peut-être en Chine ou en URSS, ne montraient d’œuvres nord-coréennes. Les médias occidentaux ignoraient tout de la Corée du Nord. Ils répétaient que c’était « le bastion du communisme totalitaire ». Ils ne savaient même pas qu’il y avait dans ce pays une vraie culture et un cinéma national, œuvre de vrais professionnels. Au Cinéclub d’Alger, scoop géostratégique, on le découvrait. Comme à Tighzirt, lors d’une mémorable Rencontre cinématographique organisée par Hakim Meziani, avec parmi nous un heureux participant, Kateb Yacine, où tout un groupe de critiques de la célèbre revue Les Cahiers du Cinéma était venu de Paris se joindre aux cinéphiles et critiques algériens, tunisiens et marocains. Un sacré et inoubliable périple d’images pour nous tous dans la charmante cité berbéro-phénicienne. Le grand cinéaste Salah Abou Seif débarquait à Tighzirt en provenance du Caire. Pour obtenir les films, on se transportait à la grande résidence coréenne, à Bologhine, et on ramenait des tonnes de bobines, un vrai trésor, unique au monde, du fait même que le pays et son cinéma, encore une fois, étaient totalement inconnus. Les films nord-coréens étaient très longs, parfois 4 heures, mais très intéressants. Quand on essayait de les montrer aux enfants dans les colonies de vacances, beaucoup s’endormaient… Il fallait leur montrer quelque chose qui les amusait. On apprenait alors qu’à Pyongyang, dès 1948 et la création de la République Populaire Démocratique de Corée, un grand studio de cinéma a vu le jour. « Mon Pays Natal », film fondateur du cinéma nord-coréen, qu’on a réussi parmi d’autres à voir à Alger, fut réalisé en 1949 par Kang Hangshik. Le pays était alors en voie de développement, de construction du socialisme, et les héros sur l’écran célébraient les gestes et les discours du grand leader. Montrer ces films, c’était aussi contribuer à réchauffer les relations déjà bonnes entre la Corée du Nord de Kim Il-Sung et l’Algérie du président Boumediène. Lyrisme, poésie, beauté des héroïnes qui combattaient l’ennemi japonais et se sacrifiaient pour le peuple, gigantesque figure du Grand Leader, tout cela était mêlé de musique d’accordéon, de chants en chœur, de ballets révolutionnaires. Mélodrames, films de guerre, arts martiaux, vie paysanne, conflit ville/campagne, tout pour le socialisme et contre l’impérialisme américain : on se souvient d’un cinéma riche et varié et même d’histoires d’amour. La mise en scène, la narration, la photographie, le montage, tout était fait de manière très professionnelle. Un cinéma nord-coréen de message, de propagande, de discours idéologique, mais un travail artistique très bien fait. Autres souvenirs énivrants de la (glorieuse) vie du Cinéclub. A la Rencontre cinématographique de Boumerdès, on se serrait les coudes et on passait des soirées entières à regarder les beaux films de Yann Le Masson, le cinéaste au long cours, «J’ai 8 ans », «Kashima Paradise». Et aussi ceux de Joris Ivens, ses inoubliables documentaires, «Loin du Vietnam», «Terre d’Espagne», «La Seine Rencontre Paris».