En juillet 2008, après  la parution de son recueil de nouvelles  « Il n’y a pas d’os dans la langue » (éditions Barzakh & L’Aube, 2008), nous avions voulu prolonger et élargir  la connaissance et la trajectoire de l’œuvre de Nourredine Saâdi.  Et, partant, évoquer avec lui quelques interrogations existentielles, à la fois singulièrement algériennes et ouvertes sur les innombrables récits du monde par les chemins infinis de la fiction. Il nous en a parlé sans détour. Le 14 décembre  2017, Nourredine Saadi décédait des suites d’une maladie dans une discrétion stoïque qui a suscité une tristesse inconsolable. Sa parole reste vivante. En guise d’hommage, nous vous proposons cet entretien qui, à son image, avait connu une discrète diffusion. Avec le recul du temps, cet entretien a des intonations testamentaires…

 Reporters : Avec « Il n’y a pas d’os dans la langue », tu viens de signer un nouveau livre de fiction, sans citer tes autres productions, nouvelles, essais, recherches, monographies sur des artistes-peintres… C’est beaucoup mais, en même temps, tu ne sembles pas donner dans l’obsession de la rentrée littéraire. Peut-on dire que chez toi, le chercheur universitaire veille sur le romancier ?
Nourredine Saâdi : Obsession de la rentrée littéraire, oh non ! D’ailleurs, je n’ai publié qu’une seule fois à la rentrée, « La Nuit des origines » par choix de l’éditeur, en septembre 2005… Je n’ai aucune détermination marchande, même si, comme tout écrivain, je suis heureux d’avoir un lectorat fidèle. Je publie d’ailleurs assez régulièrement, mais je ne suis pas un bûcheron de la littérature, un écrivain du quotidien, de l’obligation de la copie. Un livre a besoin de mûrir en moi, qu’il me devienne nécessaire, qu’il habite ma tête, qu’il travaille longtemps en moi et cette phase est importante, l’écriture en devient ensuite plus régulière, plus prégnante, plus obsédante. D’ailleurs, je n’écris pas régulièrement, mais par périodes, des plages de temps totalement consacrées au livre… J’aime bien à ce sujet la boutade de Cossery, ce merveilleux écrivain qui vient de nous quitter, qui disait n’écrire que deux phrases par semaine… Evidemment, étant par ailleurs enseignant-chercheur, je suis accaparé par d’autres préoccupations et une autre forme de production. Ah ! Le temps ! Si j’en avais le loisir, je consacrerais plus de journées à la littérature, certainement. Et puis, il y a les voyages, la vie, les amis, les rencontres, la politique… et la lecture, car je suis autant écrivain que lecteur, ce «vice impur», comme le dit Larbaud… Je ne me considère donc pas partagé ou divisé, dispersé, entre mes diverses activités.

On a pu dire de toi que tu fais partie des nouveaux auteurs algériens, qui ont pour focalisation littéraire la mémoire dans ce qu’elle a de singulier et de commun. La mémoire n’est-elle pas une vieille histoire algérienne depuis ses premiers balbutiements en littérature ?
 Pour l’écriture, c’est parfois une amante infidèle … Ecrire la mémoire, c’est, du moins à mon sens, assimilable à ce que Lacan disait de l’analyse : il s’agit de faire surgir du passé une autre histoire. Bien entendu, mais ce n’est pas propre à la littérature algérienne. Tout écrivain est en quelque sorte un mémorieux, el memorioso, de la métaphore de J. L. Borgès. La mémoire peut être certes un thème ou une figure, comme chez Proust, mais elle ne fonctionne pas chez moi dans cet ordre du mémorable ou de la remémoration, du souvenir, de la madeleine ; c’est le plus souvent une mémoire inventée ou plutôt réinventée, fictionnée. La terre de ma mémoire est toujours très friable, elle est faite de traces. Toutefois, des bribes de vie, d’autobiographie se glissent toujours, souvent à mon insu, dans la fiction et s’y incrustent, lui donnant sens ou symbolisation. La mémoire affective, subjective, de l’écriture littéraire est également un des guetteurs des travestissements et falsifications de l’Histoire (avec sa hache ! comme le disait Perec), d’une certaine manière, comme le dit mon personnage Marabout dans « la Maison de lumière ». En ce sens, la vérité narrative de la littérature n’a pas la prétention de rendre compte de la réalité historique  et cela crée d’ailleurs souvent un malentendu.

Généralement, l’exil est devenu une figure obligée du désenchantement, du déracinement et de l’auto-flagellation. Contrairement à ces tropismes, tu ne crains pas d’avouer que tu vis maintenant un «exil heureux». Quel en est le secret ou la formule ?
C’est une formule, précisément, pour sortir de ce que tu appelles l’auto-flagellation et autres poncifs misérabilistes nés dans la littérature post-coloniale ou le pittoresque larmoyant… Une boutade, sous forme d’oxymore mais qui correspond à une profonde contradiction que je vis bien, entre deux pays, comme on habiterait deux lieux, de façon tout à fait paradoxale, à l’instar du narrateur de mon dernier livre. Il y a tant de formes d’exil…

Pour revenir à ton dernier livre « Il n’y a pas d’os dans la langue », il puise son titre d’une maxime du patrimoine populaire  transmise par ton père. C’est à la fois lapidaire et ambigu. Il y a la langue, la parole et, par-dessus, l’attitude morale dans la vie et dans les engagements. N’est-ce pas un raccourci expressif de ton parcours en tant que citoyen et intellectuel ?
  C’est d’abord un titre, et j’accorde beaucoup d’importance aux noms des personnages  autant qu’aux titres de mes textes. Ce n’est  jamais le résumé du livre ou une  vitrine de présentoir, c’est un paysage mental. Il s’impose, parfois, bien après l’achèvement du texte, quand il devient nécessaire à l’œuvre et lui donne sens. J’aime celui-ci pour sa polysémie, parce que chaque lecteur va l’investir d’une signification propre. Ce n’est donc pas ambigu mais plutôt énigmatique, une parabole ouverte sur la parole et l’écriture, les possibilités indéfinies du langage… Un raccourci de mon parcours, dis-tu ? Ça, j’avoue n’y avoir pas pensé, mais n’est-ce pas que chacun lui trouvera un sens ? Au fond, c’est la fonction des proverbes ou des aphorismes. Et puis, celui-ci me vient de mon père.

Souvent chez des écrivains maghrébins, le roman dérive vers le discours et la diatribe. Comment harmoniser de légitimes convictions avec les exigences d’une véritable élaboration romanesque ?
Comme dirait l’autre, on ne fait pas de la bonne littérature avec de bons sentiments, mais à l’inverse, comme disait V. Hugo : pourquoi la révolution ferait-elle une mauvaise  fin  de strophe ?  La valeur littéraire est une question tellement discutée ! Je crois que c’est l’écriture, le style, le je-ne-sais-quoi d’un texte qui fait sa force ou sa beauté, son esthétique. De cela, j’avoue que je ne sais pas parler abstraitement car il n’y a ni recette, ni dogme, ni code canon… J’ai appris, en écrivant, que pour écrire, il faut oublier toute théorie littéraire, fuir les modèles, les maîtres, et se méfier de ses souvenirs de lecture, si bien que dans les périodes d’écriture, je ne lis plus que les journaux ou des essais, tellement je suis happé par l’univers  propre de mon roman.
  Ton premier roman, « Dieu-Le-Fit » était du côté de la fable politique, le suivant, « la Maison de lumière », un récit nourri par le mythe et les symboles, ton troisième opus, « la Nuit des origines », une métaphore qui donne à lire une quête identitaire.

Mais, en fait, le personnage central n’est-il pas avec constance  l’Algérie, d’autant plus que le «héros» de tes romans a un visage de femme ?
Les personnages principaux de mes romans sont des femmes, mais c’est toujours la même. En effet. Bayda de « Dieu-Le-Fit », Blanche de « la Maison de lumière » ou Alba de « la Nuit des origines » portent des prénoms synonymes, pour marquer leur ressemblance, ou plutôt leur unité. D’ ailleurs, toutes trois terminent leur destinée de personnage dans le suicide… Cela m’est difficile de l’expliquer, d’autant qu’elles se sont imposées à moi, ainsi que leur fin. Certes, il y a là une vieille blessure intime, jamais cicatrisée comme tout premier amour, une histoire tapie au fond de moi et qui resurgit par la fiction, de ces choses dont le poète que tu connais bien, Cavafy, écrit qu’on ne peut les dire qu’aux ombres… mais elles fonctionnent dans le texte comme un champ métaphorique : le blanc papier, le (la) lecteur (trice) inconnu(e) à qui est destiné secrètement le livre, le vide de la page blanche sur laquelle l’auteur projette ses fantasmes en les masquant par l’identité féminine-, souvenons-nous de Flaubert : Mme Bovary, c’est moi ! – et bien sûr, l’Algérie, car n’est-ce pas que l’Algérie est une femme littéraire, une allégorie ? Et oublie-t-on jamais Nedjma ? Il y aurait autant de sens que de lectures, car, bien souvent, un livre appartient autant à celui qui l’écrit qu’à celui qui le lit.

On sent, chez toi, une véritable passion pour les mots, une sorte de jubilation lexicographique. L’étymologie d’un mot fonctionne chez toi comme un embrayeur de mémoire, aussi bien en français qu’en arabe…
  Oui, j’aime les mots, comme des êtres de chair. La grande affaire de la littérature, c’est le rapport entre les mots et les choses, le champ des possibles, l’aventure du langage… Aucun mot ne se limite au sens étymologique du dictionnaire. Mon roman « Dieu-Le Fit » porte, entre autres, sur cette question. Ce pourquoi j’ai introduit le personnage de Paul Robert, oui, celui du dictionnaire, qui était également, ce que peu de gens savent, le viticulteur du célèbre vin Paul Robert si prisé en Algérie ! Un clin d’œil, une image pour dire l’ivresse des mots ; que ceux de la langue française ont été transplantés en Algérie, comme le vin, le sang de la terre ! Ecrire, c’est toujours dire «Je» à la langue, se libérer des contrées communes ou familières du langage pour en explorer les possibles. Je suis d’ailleurs resté attaché à la sensualité de l’écriture manuscrite, le papier, le stylo, l’odeur de l’encre, les ratures, la graphie et je rêverais de publier, à l’ancienne, un livre aux pages closes, non massicotées, que le lecteur ouvre comme un mystère en séparant les pages au couteau.

Dans « la Langue n’a pas d’os », construit en treize textes autonomes mais, portés par un même mouvement du regard, de la mémoire et du voyage, Constantine, ta ville natale, se présente comme une balise simultanément farouche et maternelle. Mais, entre celle de Kateb des fulgurances contre l’oppression coloniale et la «tienne», le temps des impostures de la Wallachye n’a-t-il pas fait son œuvre ?
  Ah ! Constantine ! Une ville tellement écrite, saturée, chantée, un site enchanté, de Flaubert à Maupassant, de Malek Haddad à Boudjedra, des pages si belles. Mais Constantine sera toujours associée dans nos imaginaires à Nedjma et, longtemps, je suis resté dans l’impossibilité  d’écrire un mot sur ma ville natale parce qu’il m’était difficile de me défaire des fulgurances, des visions de Kateb… A chacun son enfance… sa mémoire… Mon rapport à la ville n’a plus rien de réel, il  en devient mythique. Le visage de la ville, que je retrouve quand j’y retourne, est totalement surchargé par mes souvenirs, des fantômes qui resurgissent, un peu comme lorsqu’on passe le doigt sur une vieille cicatrice, une sensibilité irrationnelle, irrépressible… Oui, c’est un lieu intemporel, un lieu d’écriture… On ne revient jamais de l’enfance, au fond.

Ta condamnation des intégrismes meurtriers est catégorique qui, par ailleurs, en est l’un des ressorts romanesques, mais il nous semble que tu développes dans tes romans et nouvelles un regard et une sensibilité ouverts avec bienveillance sur tout ce qui touche au sacré populaire. Et en filigrane, une sorte de fil spirituel parcourt ton œuvre. Serait-ce le paradoxal significatif de la complexité de quête mémorielle et identitaire ?
  Le sacré populaire, c’est également l’enfance, tout ce qui nous constitue et demeure irrémédiable, notre fondement culturel et qui n’a rien à voir avec la religiosité et cette importation des signes de l’intégrisme qui envahissent notre pays, comme d’autres. J’aime les sanctuaires, leur spiritualité, leur mystère, leur dôme en seins de pierre, les nouets bigarrés aux branches des oliviers ou de palmiers, les processions à Timimoun et tous ces lieux dans mes romans sont liés à des histoires de vie.

Dans une postface à son roman, « la Nuit sauvage », Mohamed Dib  observait  et s’interrogeait : «L’Occident aujourd’hui paraît s’être libéré de cette préoccupation, avoir disjoint les deux choses : écriture (romanesque) et responsabilité (morale). Doit-on, et peut-on, partager partout une telle position ? Sa réponse était «Je n’irais certes pas appeler le malheur sur une société pour la gloire (ou l’indignité) de la littérature». Quelle  est  la tienne ?
Cette réponse de Dib, une telle hauteur de la responsabilité de l’écrivain me satisfait tout à fait. Mais il arrive qu’un écrivain soit iconoclaste, et pourquoi pas ! Tant les récits du monde sont innombrables et les chemins de la fiction infinis… L’essentiel, comme dit Camus, est de ne pas tricher.