Le dernier discours du chef de l’état-major de l’Armée nationale populaire (ANP) a suscité des réactions contradictoires, notamment dans son volet relatif à la poursuite dans la voie constitutionnelle et à la tenue de l’élection présidentielle «le plus tôt possible».
«L’attachement profond du commandement de l’ANP à la Constitution (…) émane du fait que tout changement ou amendement de ses dispositions ne relève pas des prérogatives de l’ANP, mais de celles du Président qui sera élu conformément à la volonté du peuple. Cette position de principe est un signe manifeste et constant de la détermination de l’ANP à ne pas s’écarter de la voie constitutionnelle, quelles que soient les conditions et les circonstances, et quiconque prétend le contraire fait preuve d’ingratitude envers l’Armée et ses positions de principes constantes (…)», a déclaré Gaïd Salah dans un discours prononcé avant-hier, à l’occasion de sa visite à la 5e Région militaire.
«Dans le respect de la Constitution et des institutions de l’Etat, il nous incombe d’œuvrer à réunir les conditions idoines pour l’organisation des élections présidentielles le plutôt possible, du fait qu’elles constituent la solution idéale pour sortir de la crise, faire face à toutes les menaces et dangers qui guettent notre pays et déjouer les desseins hostiles visant à nous mener vers le vide constitutionnel et entrainer le pays dans les spirales de l’anarchie et la déstabilisation.
Ce mécanisme constitutionnel permettra d’élire un président de la République ayant la légitimité et les prérogatives pour concrétiser le reste des revendications populaires légitimes et constitue la règle de base pour que notre pays reprenne le cours du développement et de l’édification», a ajouté le général de Corps d’Armée. Ameur Rekhila, professeur de droit constitutionnel et ancien membre du Conseil constitutionnel, estime que dans l’intérêt du pays, il vaut mieux organiser une présidentielle pour le 4 juillet ou la retarder légèrement. Il explique que «nous sommes face à deux voies : la voie constitutionnelle à laquelle appelle l’Armée, mais qui ne trouve de soutien que parmi les intervenants spécialistes, et la voie des partis et personnalités politiques, notamment de l’opposition, et de la société civile». Mais «parmi l’ensemble des opposants qui parlent au nom du Hirak et le courtisent, aucun n’a été en mesure de proposer une feuille de route précise. Ils n’arrivent pas non plus à se mettre d’accord sur une solution et le constat est qu’il y a plus de points de divergences entre eux que de convergence. Leurs propositions qui plaident pour une période de transition mènent toutes vers le gel de la Constitution».

Eviter la confrontation
Son autre constat est que l’Armée n’apporte pas non plus de réponses claires au changement réclamé par le peuple. «Si chaque partie campe sur ses positions, Armée, peuple, classe politique et personnalités, l’issue sera la confrontation.
Ce qu’il faut à tout prix éviter car cela mènera vers l’application de l’article 107 de la Constitution qui est l’instauration de l’état d’exception : cela veut dire pas de gouvernement, gel de la Constitution et de toutes les institutions, donc le retour à l’année 1992 où il y a eu la mise en place du HCE».
Si on veut éviter d’engager le pays dans une situation aventurière, selon lui, il faut dépasser les mentalités de certains qui ne cherchent que leur propre intérêt. Il évoque dans ce sens «des partis politiques et des personnalités qui ne veulent pas d’une élection présidentielle et appellent à une période de transition, car ils essayent de se replacer sur l’échiquier politique national. Une période de transition n’est pas dans l’intérêt du pays et ne contribue pas à sa stabilité». Il estime «souhaitable de retirer du paysage politique tous les symboles du système pour pouvoir avancer» et de mettre sur pied «une commission nationale souveraine de préparation et d’organisation des élections, sans aucun rôle pour le ministère de l’Intérieur, le Conseil constitutionnel, lui, ne fera que valider les résultats».
Pour sa part, le président de RAJ, Abdelwahab Fersaoui, s’est dit contre l’organisation d’une élection présidentielle dans les conditions actuelles. Pour lui, «le pouvoir incarné par l’Armée n’a pas affiché de volonté politique pour répondre aux aspirations légitimes du peuple algérien» et «parler d’une solution dans le respect de la Constitution est une fuite en avant».

Se débarrasser de tous les symboles du système
Il explique que «parler d’une élection pour le 4 juillet prochain est caduque, dans la mesure où cela ne fera que reproduire le système sous une autre forme». Il estime que «la crise étant d’ordre politique, la solution ne peut donc être que politique, à travers une période de transition d’au moins un an (sa durée sera déterminée par la suite) et qui sera gérée par des personnes qui n’ont rien à voir avec la gestion du pays durant les dernières décennies».
Il suggère que la période transition ait ses propres moyens et mécanismes pour pouvoir ensuite revenir à l’ordre constitutionnel». M. Fersaoui estime, par ailleurs, en réponse à une déclaration de Gaïd Salah, que le peuple est mûr et conscient de la situation et qu’aucune manipulation ne peut faire sortir autant de monde dans la rue.
Le peuple, enchaine-t-il, veut «un changement de tout le système et de tous ceux qui le représentent, et s’il y a bien quelque chose qui représente une menace pour l’Algérie, c’est ce système qui veut se maintenir au détriment de la volonté du peuple».
Il conclut que l’organisation d’une élection présidentielle transparente et libre avec les mêmes institutions, les mêmes symboles et les mêmes lois ne peut que reproduire ce même système. Ce que le peuple n’est pas prêt d’accepter.