Reporters : A la veille du 1er Mai, que pensez-vous de la situation du monde syndical en Algérie ?
Lyes Merabet : On est dans une phase de construction mais il faut dire que la naissance elle-même des syndicats autonomes a été difficile. Elle a été très difficile notamment pour arracher les certificats d’enregistrement ou ce que certains appellent l’agrément, un mot qui n’existe même pas dans les lois de la République. Pour un syndicat, il suffit juste de déposer un dossier après la tenue d’une assemblée générale constitutive. On était dans une étape d’identification, d’émancipation et de structuration mais avec beaucoup de difficultés. Maintenant, nous sommes aussi dans une phase de consolidation qui trouve tout son sens dans le débat actuel sur la démocratie, les libertés et les droits des travailleurs.

Vous parlez d’entraves, comment les définissez-vous actuellement ?
La plupart des syndicats autonomes ont été créés dans les années 1990 et au début des années 2000, et ce, dans plusieurs secteurs, notamment la santé, l’éducation et l’enseignement supérieur. Pour le secteur économique, cela a été plus difficile, mais, maintenant, l’action dans ce secteur est en train de rebondir. Il faut noter que malgré la Constitution de 1989, qui a apporté la pluralité syndicale, les pouvoirs publics n’ont jamais mis en place les conditions nécessaires en faveur de cette situation. Dans les tripartites, ils n’ont jamais accepté que les syndicats autonomes soient présents et, donc, les travailleurs sont représentés malgré eux par un seul syndicat qui est l’UGTA. Il y a même des entraves pour organiser des assemblées générales. Il y a aussi des difficultés pour aller vers des congrès en termes d’autorisation… Tout ça dure jusqu’à aujourd’hui, y compris maintenant, en pleine révolution populaire pacifique.

Une confédération syndicale a été créée récemment. Est-ce un autre acquis sur ce terrain ?
Nous avons pu le faire avec un regard plus mature, notamment à travers cette action de bannir le leadership qui nous a, par le passé, empêchés d’avancer ensemble. Les expériences de tout un chacun dans son secteur nous ont fait comprendre beaucoup de choses en matière de lutte. Le travail syndical est au cœur de la démocratie et je pense que cette action va ramener beaucoup de solutions pour les problèmes des citoyens ainsi que la consolidation du projet de la société civile. Pour régler certains problèmes, tels que la protection du pouvoir d’achat et les retraites, tout le monde a compris qu’il faut être dans un autre niveau de dialogue et de négociations, et ce, à travers ces confédérations et ces unions syndicales.

Est-ce que cette confédération est agréée par les pouvoirs publics ?
Par la force de la loi, oui. Le dossier a été déposé la première fois, le 30 décembre dernier, mais le ministère du Travail nous a répondu 24 heures après pour nous dire qu’une fédération ne peut pas se faire avec des syndicats de plusieurs secteurs. Ce qui est totalement faux. Cela dit, et après avoir consulté trois bureaux d’études spécialisés, nous avons répondu que le ministère faisait fausse route. Nous avons par la suite déposé le dossier une nouvelle fois. L’essentiel est de dire aussi qu’on est en train de travailler ensemble et on le fait depuis 2014. J’affirme que beaucoup de syndicats, y compris ceux qui n’ont pas encore été enregistrés et que le ministère du Travail avait invité à compléter les dossiers, ont affiché leur volonté d’être dans la confédération. Cela est valable aussi pour certaines sections de l’UGTA.

Les syndicats autonomes sont fortement impliqués dans le « Hirak », un choix ou une contrainte ?
L’activité syndicale a été pour beaucoup dans ce qui passe actuellement dans le pays. Notre syndicat est présent sur le terrain des luttes syndicales depuis le 15 mai 1991. D’autres ont été créés par la suite dans plusieurs secteurs. Il faut dire aussi que durant les années 1990, l’Algérie a vécu une situation catastrophique. C’est important de le dire pour expliquer que les syndicats autonomes ont été contraints de subir cette situation, où il était difficile de se structurer. Ces syndicats assuraient quelque chose d’essentiel pour la préservation du pays et le maintien du service public. C’est le cas pour les secteurs de la santé publique et l’éducation nationale. Sortis de cette crise, c’est là que les syndicats autonomes ont commencé à travailler d’une façon plus sereine notamment pour ce qui est de la structuration et le déroulement des plateformes de revendications. Concernant notre relation avec ce qui se passe aujourd’hui, nous avons participé à l’éveil citoyen à travers le débat que nous avons entretenu et que nous avons développé ainsi que par notre présence dans les médias.
Par rapport au «Hirak», c’est un prolongement du combat syndical. Le 22 février, les Algériens qui étaient dans les rues étaient là pour dire non au cinquième mandat de l’ex-président Bouteflika. C’était l’essentiel et la revendication était politique avant de déboucher vers d’autres questions comme celles qui ont un caractère socioprofessionnel. Nous avons apporté notre soutien au «Hirak» en collaboration avec nos confrères de la confédération.

L’UGTA s’apprête à tenir son congrès et son secrétaire général, Abdelmadjid Sidi Saïd, a affirmé qu’il n’allait pas déposer sa candidature. Pensez-vous que les changements qui peuvent arriver à l’UGTA auront un impact sur la cartographie syndicale dans l’avenir ?
Le changement est devenu une réalité, il est présent également dans les esprits des citoyens qui peuvent maintenant citer les noms de quelques syndicats autonomes. Le plus important dans tout ça, c’est le vent de la révolution pacifique. Cette organisation était toujours un appareil dans les mains de l’Etat. Face au changement, il y aura toujours une résistance de certains responsables qui défendront leurs intérêts, mais le minimum de conditions pour le changement est de revenir à la base syndicale pour qu’elle s’exprime librement. La garantie de la démocratie exige aussi l’alternance au pouvoir et donc, être à la tête de cette structure 20 ou 30 ans, c’est beaucoup. Il y a toujours de jeunes compétences qui peuvent émerger.