A l’occasion de la projection, jeudi dernier, du film documentaire «Fragments de rêves» de Bahia Bencheikh Lefgoune, à la Cinémathèque algérienne, la réalisatrice, fortement émue, confie dans cet entretien son ressenti sur cette projection et partage avec nous le parcours de son film depuis le déclic qui l’a motivé à aller à la rencontre de ces Algériens pour qui les mots dignité et liberté sont un combat au quotidien. Au-delà de la qualité de l’œuvre cinématographique en elle-même, le documentaire est entré dans l’histoire du combat de la liberté d’expression, suite à la censure qu’il a subie au mois de septembre passé à la clôture des 16es Rencontres cinématographiques de Béjaïa (RCB) organisées par l’association «Project’heurts» de Béjaïa. Grâce à la mobilisation d’associations, l’avant-première de ce film documentaire s’est déroulée le 23 mars dernier à la Cinémathèque de la ville. Jeudi dernier, c’est grâce à l’initiative du collectif «Cinuvers» que « Fragment de rêves » a été projeté à la Cinémathèque d’Alger, un lieu hautement symbolique pour le cinéma algérien. Entretien.

Reporters : Tout d’abord, quel est votre sentiment, aujourd’hui, de voir votre film projeté à la Cinémathèque algérienne après son interdiction au mois de septembre passé à la clôture des 16es Rencontres cinématographiques de Béjaïa ?
Bahia Bencheikh Lefgoune : Sincèrement, je suis profondément émue de voir que la salle est pleine. D’autant plus qu’il est projeté à la Cinémathèque algérienne et je pense qu’il a sa place dans cette salle. Ce n’est pas n’importe quelle salle et ce n’est pas n’importe quel film qui est projeté. Et lorsque le film avait était interdit au RCB, j’avais dit aux organisateurs quoi de mieux que de lire ce poème d’Eduardo Gagliano, qui est lu dans le film et qui revendique le droit de rêver. Ce moment-là était un moment très fort, un moment rassembleur, et je te tiens à saluer l’association « Project’heurt » de Béjaïa pour le courage de l’avoir programmé et d’avoir pris position suite à son interdiction. Ce documentaire, qui fait partie aujourd’hui de l’histoire, et son interdiction étaient d’une cohérence implacable. Aujourd’hui, le film est un objet vivant et il y a toujours des choses qui se révèlent à moi, mais, il a sa vie propre, son histoire et il est à son vingt-cinquième festival à l’international. Je suis heureuse qu’aujourd’hui, à travers l’initiative du collectif «Cinuvers» qu’il soit projeté à la Cinémathèque d’Alger après sa projection à la Cinémathèque de Béjaïa. C’est important pour moi qu’il soit vu en Algérie, car c’est un film qui parle de nous, les Algériens.

Pourriez-vous nous confier quel a été le déclic et ce qui vous a motivé pour la réalisation de ce documentaire ?
Je tiens à préciser que j’étais dans une profonde désespérance à l’époque, un sentiment extrêmement lourd et difficile à porter. C’était juste après les printemps arabes. Au-delà de cela, on entendait partout «thawra, thawwra», juste après les révolutions arabes. Ce mot révolution résonnait partout. C’est comme cela qu’est née cette quête du sens profond de ce mot, en me disant on a grandi en étant gavés ou nourris, on peut utiliser tous les mots, du plus beau au plus laid, autour de cette notion révolution. Quand on a filmé l’Algérie et que j’ai filmé ces stèles de moudjahidine qui, hélas, étaient des espèces de statues et de portraits immondes, on se rend compte qu’on a vidé de son sens ce mot. Ma démarche était ainsi de découvrir entre le mythe et la réalité, de savoir quel était le sens que revêt ce mot aujourd’hui. Franchement, le véritable élément déclencheur était ce questionnement : qu’est-ce que la révolution et comment, aujourd’hui, l’Algérien, héritier de cette grande révolution, continue à se battre pour sa dignité ? Comme je dis toujours, je commence le film en quête de révolution et je le termine avec un révolutionnaire. Finalement, qu’est-ce que cela demande, si ce n’est d’abord se mettre debout soi-même. Je crois que cela se passe, d’abord, à l’intime de nous-mêmes et, une fois que l’on y croit, alors on peut soulever des montagnes.

Justement, dans votre documentaire, la révolution s’exprime aussi à travers des témoignages qui transcendent la colère face à l’injustice ?
En dehors de la colère, je crois que c’est un film qui retrace avec beaucoup de douceur des choses extrêmement violentes. Mais j’ose espérer que c’est un film qui s’inscrit dans la construction. Ce n’est pas juste l’expression d’une colère humaine gratuite qu’il fallait extérioriser, ce n’est pas du tout cela. Ce sont des personnes qui se sont battues comme elles le pouvaient à un moment où il était très difficile de se battre en Algérie. Le film est à re-contextualiser ; les événements que vivent les différents personnages se déroulent dans les années 2012 et 2013, où la répression était énorme. Il faut qu’on réalise que des médecins ont été violemment réprimés. Pour moi, c’est seulement par l’action de ces personnes qui advenait à leur statut de citoyens et pas seulement des émeutiers que l’on peut faire avancer les choses.

Cette notion de citoyens est très importante pour vous ?
Évidemment que c’est important, et on le voit, aujourd’hui, avec le slogan «Silmiya, Silmiya». C’est au-delà de revendiquer ce statut de citoyens, les gens se réclament en tant que citoyens. Ils existent, aujourd’hui, en tant que citoyens quelle que soit la forme que peut prendre leurs revendications. Que cela soit à travers les marches ou à travers les assemblées. Cela démontre que l’on est en train de faire un apprentissage merveilleux, et cela en un temps record, de qu’est-ce que la citoyenneté ? On est aujourd’hui au cœur de la politique, ce n’est plus de la politique politicienne, on est dans l’action.

Quels est la rencontre ou le témoignage qui vous a le plus marquée lors du tournage de votre film documentaire ?
Toutes les rencontres étaient merveilleuses. On se rend compte à quel point notre pays est magnifique. Certes, il est endolori, meurtri, mais, c’est une terre tellement belle et les rencontres étaient très belles. Ce sont des gens généreux qui sont dans le don de l’autre. Et j’ai cette chance de continuer de filmer les Algériens que j’aime et, aujourd’hui, l’espoir revient.

Votre documentaire a été présenté dans une vingtaine de festivals internationaux sur tous les continents, de l’Espagne au Burundi, en passant par la Russie et la France, et a remporté plusieurs prix, comment ce film est-il perçu à l’étranger ?
Ce qui est plaisant, c’est qu’à l’étranger, on parle cinéma. Mais au-delà, les gens posent des questions, ils sont très curieux. Ils se posent des questions en se disant pourquoi ce n’est pas ces Algériens-là que l’on voit ? Pourquoi ce n’est pas les images de cette Algérie que l’on voit ? Après, je leur réponds, que les médias diffusent ce qu’ils veulent, et que ces Algériens, ce sont ceux que j’ai découverts sur Internet, et que ce sont des personnages publics que l’on peut contacter facilement. Mais ce qui est important, c’est que les spectateurs qui découvrent le film à l’étranger sont émus par la force des personnages et impressionnés par leur clairvoyance et leur intelligence. Et comme je dis toujours, quand le film est diffusé à l’étranger, ce que je trouve dommage, c’est que l’on ne comprenne pas la langue, car tous les intervenants dans mon documentaire parlent une langue tellement belle. Par ailleurs, je pense que c’est un film qui a une portée universelle parce qu’il parle de valeurs universelles qui sont celles de dignité et de liberté.

Avez-vous d’autres projets de tournage ?
Pour le moment, je viens juste de finir un film de commande sur le mouvement associatif en Algérie. On se rend compte sur le terrain que ces associations que l’on pensait laminées en Algérie sont toujours très actives sur le terrain et arrivent à réaliser des choses extraordinaires. Ce tournage a été vraiment une expérience merveilleuse.