La Cinémathèque algérienne était archi-comble, jeudi dernier, à l’occasion de la projection du film documentaire «Fragments de rêve» de Bahia Bencheikh Lefgoun, organisé par le cinéclub «Cinuvers». L’émotion était palpable tout au long de plus d’une heure de projection de cette œuvre engagée mettant en relief le combat de plusieurs militants de la société civile et d’activistes des mouvements de contestation depuis 2011, à travers de poignants témoignages, où la poésie des images donne encore plus de puissance à la parole de ces témoins qui ont transcendé la violence d’un système répressif qui interdisait toute manifestation ou action de contestation. Que cela soit par les coups, par la restriction de la liberté d’expression et pour certains l’emprisonnement.

Ainsi, la réalisatrice a sillonné plusieurs villes d’Algérie, du nord au sud et de l’est à l’ouest, pour donner la parole à toutes ses personnes pour qui les mots résistance et révolution sont ancrés profondément dans la lutte quotidienne. Elles s’expriment dans un langage pétri du mal-être d’une génération qui brave les interdits pour exprimer le droit d’exister, le droit de rêver, le droit d’être un citoyen algérien à part entière. Sur grand écran, on découvre ainsi les témoignages de jeunes médecins et d’universitaires violentés lors de manifestations pacifistes. Mais aussi des jeunes chômeurs, membres actifs de la société civile, à l’instar de Tarek Mameri d’Alger et Tahar Belabès de Ouargla. Il y a aussi le cas de ceux qui ont perdu leur travail parce qu’ils ont osé dire ce qu’ils pensaient, à l’instar du poète Adel Sayed, animateur à la radio locale d’El Tarf, renvoyé parce que sa rime incisive dérangeait le système. Ce travail de la mémoire de l’image pour conter cette lutte perpétuelle des Algériens pour leur liberté est aussi dans le documentaire exprimant toute cette soif de liberté des Algériens à travers les siècles. La réalisatrice montre également, différentes vidéos postées sur les réseaux sociaux, montrant les mécanismes de l’organisation et de la préparation des différents mouvements de contestation. La puissance des images de ce documentaire est également portée par un choix pertinent des plans larges et serrés, ponctués d’un silence qui amplifie la résonnance des paroles des témoins dans le cœur des présents.
Le continuum de la lutte des Algériens pour la dignité
A la fin de la projection, c’est sous les applaudissements et la voix nouée par l’émotion que Bahia Bencheikh Lefgoun a exprimé l’importance que revêt la projection de son documentaire à la Cinémathèque d’Alger face à une salle pleine. Elle confie que « ce qui est intéressant à travers ce film, c’est de montrer que le mouvement de contestation populaire remonte à bien plus loin que ce qui se passe aujourd’hui et que cela s’inscrit dans notre histoire et même dans l’histoire de l’humanité ». Lors du débat qui a suivi la projection, les nombreux intervenants, tout en la félicitant, ont posé diverses questions autour de cette œuvre engagée. Parmi ces questions pertinentes, l’une portait sur « cette approche de distanciation par rapport à la sombre réalité que vivent les différentes personnes qui ont témoigné et qui a permis une meilleure perception des choses ». Bahia Bencheikh Lefgoun répond que « ce sont les protagonistes qui avaient un certain recul par rapport à leur propre histoire ». Elle précise : «Je ne les ai pas filmés pendant ce qui leur arrivait, mais après. » Elle ajoute que ce qui est intéressant « c’est le rapport de ces personnages avec l’image au-delà du recul, ces images montrent que l’histoire de ses personnages est en route vers quelque chose et c’est cela qui est important aussi de montrer. Comment est-ce qu’ils continuent de défendre les causes qui sont les leurs ». A propos de n’avoir pas daté les différents événements et luttes des protagonistes intervenants dans ce documentaire, la réalisatrice explique que cette démarche est voulue car il s’agit d’inscrire ces prises de positions dans le continuum de l’histoire et la continuité des luttes algériennes, sans que cela soit limité à du « factuel », en précisant que « cela permet de dire que la lutte est là depuis longtemps et qu’elle continue et qu’elle ne s’arrête pas». Pour rappel, programmé en septembre dernier, à la clôture des 16es Rencontres cinématographiques de Béjaïa (RCB), « Fragments de rêves » a été interdit de projection par la commission de visionnage des films cinématographiques de lecture du ministère de la Culture, qui avait refusé l’octroi du visa culturel pour sa diffusion. S’ensuivit un forte polémique qui a été largement relayée dans nos colonnes.
Récemment, grâce à la mobilisation de « Project’heurts » de Béjaïa, l’avant-première de « Fragments de rêves » s’est déroulé le 23 mars dernier à la Cinémathèque de la ville de Béjaïa. Jeudi dernier, c’est un autre collectif de jeunes cofondé par Nabil Aït Saïd et Redouane Madani, en l’occurrence le cinéclub «Cinuvers», que le documentaire a été projeté à la Cinémathèque d’Alger. Salim Aggar, directeur de la Cinémathèque qui, pourtant faisait partie de la commission qui avait interdit le film en septembre dernier, a fait jeudi dernier amende honorable en déclarant face aux présents, avant la projection du film, qu’«on a autorisé que ce documentaire soit projeté à la Cinémathèque de Béjaïa et aujourd’hui, à la Cinémathèque d’Alger. Je souhaiterais qu’il soit diffusé à travers les douze salles du réseau des cinémathèques en Algérie ». Il donnera la parole ensuite au cofondateur du cinéclub «Cinuvers», en affirmant que «les portes de la Cinémathèque sont ouvertes à toutes les forces vives du cinéma jeune et du cinéma tout court ».n