La dixième semaine de la mobilisation du mouvement populaire pour le changement, vendredi 26 avril 019, est pleine d’enseignements et de confirmations de données déjà observées, il y a une semaine, sur le terrain. Le principal enseignement est que la volonté des Algériens pour un changement total du logiciel de gouvernance dans le pays demeure intacte. Pour l’étayer, il faut s’interroger sur la géographie de la contestation à travers le territoire national. Hier encore, et après deux mois et deux semaines de défilés populaires, les grandes et moyennes villes du pays se sont emplies de manifestants pour le départ du régime et l’annulation de la feuille de route, soutenue par l’Armée, pour la tenue de l’élection présidentielle le
4 juillet prochain. Des villes comme Constantine, Annaba, Oran, Ouargla et d’autres ont connu, hier, quoi qu’on dise, une participation remarquable pour le maintien des revendications en vigueur depuis les marches inaugurales du processus insurrectionnel pacifique, le 22 février 2019, nouvelle date fondatrice des luttes pour la dignité et les libertés en Algérie.
Certaines comme Béjaïa ont confirmé, dans la foulée, l’extraordinaire héritage qu’elles ont accumulé de leur passé, tout aussi exceptionnel, de luttes politiques, syndicales et identitaires. Toutes ces cités, dans leur construction politique ancienne ou en devenir, s’associent, cependant, au projet commun de voir l’Algérie changer de logiciel de gouvernance et d’en finir avec un système politique qui a poussé jusqu’à la caricature l’infantilisme et l’autoritarisme durant ces dernières années. On se souviendra que l’éclosion du Hirak, comme certains aiment à l’appeler, a d’ailleurs eu lieu à Kherrata et Bordj Bou-Arréridj, deux villes moyennes, qu’on croyait vouées éternellement à l’anonymat, sauf celui, peut-être, de leur caractère historique ou industrieux. Dans cette géopolitique urbaine algérienne de la contestation, Alger se distingue toutefois par le fait qu’elle est le grand centre politique du pays. Même si elle n’a pas été la source d’origine et de départ du mouvement populaire pour le changement, sa vocation est d’être le lieu par excellence de la compétition politique actuellement en cours, et qui oppose une majorité d’Algériens qui rêvent d’une mutation démocratique et pacifique du pays – par une transition qui ne passe pas par le cadre constitutionnel en vigueur- et un pouvoir incarné aujourd’hui dans sa réalité par l’état-major de l’ANP qui, lui, ne veut pas en sortir.

Jouer la montre et «quadriller» les itinéraires des marcheurs
Le contrôle de la capitale devient alors le grand enjeu de cette bataille. Il s’agit de «quadriller » tous les mouvements de foule qui s’y opèrent et qui font de l’itinéraire Didouche-Mourad, place Audin, tunnel des facultés et la Grande-Poste – auquel s’ajoute celui de la place du 1er-Mai et de la rue Hassiba-Ben Bouali et jusqu’aux boulevards Asselah et de l’ALN. Et de procéder à leur étouffement. Le but est de renvoyer à la mobilisation dans les autres villes algériennes l’image démoralisante d’une métropole en perte de souffle ; ce que recherche stratégiquement l’appareil sécuritaire mis en opération depuis les manifestations contre le régime.
La tactique, elle, est dans le discours du chef d’état-major de l’ANP. En dépit de sa tonalité changeante, voire discordante d’une semaine à l’autre (ou d’un jour à l’autre comme dans certains cas), les interventions du général de corps d’Armée Gaïd Salah n’ont de sens que le maintien de la solution choisie au lendemain de la démission de l’ancien chef de l’Etat Abdelaziz Bouteflika, le 2 avril 2019, c’est-à-dire jouer la montre en restant campé sur l’application jusqu’au bout de l’article 102 de la Loi fondamentale et la tenue d’un scrutin présidentiel quelles que soient les conditions. Pour s’en convaincre, l’échec de la conférence à laquelle a appelé le président de l’Etat par intérim Abdelkader Bensalah, le 23 avril dernier, pour préparer le rendez-vous raisonnablement intenable du 4 juillet, n’a pas semblé inquiéter ni déranger outre mesure
M. Gaïd Salah. La tactique est aussi sur le terrain et sur la manière dont les services de sécurité, totalement désarmés pendant un moment par le caractère pacifique des manifestations, anticipent les marches et les rassemblements populaires des vendredis et la façon dont Alger est «policièrement territorialisée». On est passé par la méthode qui consiste à charger violemment les manifestants, le 12 avril dernier, et de l’obstruction par les éléments de la DGSN, pour de présumées mais vraisemblables raisons de sécurité, des parcours emblématiques comme le tunnel des facultés – surnommé «Ghar Hirak» par le génie populaire, à l’installation par les gendarmes de barrages filtrants sur plus de 100 kilomètres à la ronde. Pour les services de sécurité, une bonne manifestation est une manifestation qui dure le moins longtemps possible. Pour ce faire, il faut l’asphyxier en amont pour que la périphérie ne rejoigne pas le centre et pour que le centre se dépeuple. Ce dispositif a été essayé le vendredi 19 avril, il est devenu pleinement opérationnel hier, 26 avril. Même s’il a empêché beaucoup de gens à se rendre à Alger, qui n’a cependant pas désempli après dix semaines de mobilisation, son résultat n’est pas synonyme de succès. A suivre.