Découverte sensationnelle sur l’homme admirable qu’était Frantz Fanon. Dans son livre de mémoires intitulé «Sous la dictée de Fanon», sa secrétaire Marie-Jeanne Manuellan, qui rédigeait sous sa dictée (Fanon n’avait aucune note, aucun papier dans sa main) à Tunis en 1961, des pages et des pages de ses livres, notamment le texte entier «Les Damnés de la terre», affirme que Fanon était une personne, non seulement attachante, amicale, chaleureuse, mais qui aimait tout le temps raconter des blagues et chantait du blues et des chansons antillaises en s’accompagnant très brillamment à la guitare. Une fête avec Frantz Fanon, qui était à l’époque porte-parole et ambassadeur du GPRA, c’était la garantie d’une soirée mémorable !

Un autre hommage (musical) rendu à Frantz Fanon, c’est celui que vient de faire le célèbre rappeur franco-algérien Rocé, né à Bab El Oued en 1977, de mère algérienne et de père argentin, vivant à Paris. Son nom, José Youcef Lamine Kaminsky. Sous le titre «Par les Damnés de la Terre», Rocé a réuni une superbe anthologie musicale, doublée d’un message poétique (rap) en hommage au manifeste si célèbre de Frantz Fanon. Mais aussi, comment ne pas mentionner les hommages musicaux rendus, ici même à Alger en 1969, pendant le premier Festival Panafricain (Panaf), à Frantz Fanon, à sa vision révolutionnaire, à ses écrits et à son amour du jazz et du blues par les grands artistes africains et américains présents. Il y avait sur les scènes algéroises Miriam Makéba, Nina Simone, Archie Shepp et beaucoup d’autres très fameux musiciens et chanteurs. Lors de son concert avec le groupe de musiciens targuis, Archie Shepp évoquant Fanon, disait : «We are still Black and we have come back !» (Nous sommes revenus !) Archie Shepp dédiait ses envolées au saxophone à Frantz Fanon et affirmait : «Jazz is an African power, Jazz is an African music !»
Tout au long du célèbre Panaf, Alger était la «Mecque des révolutionnaires», la capitale des Freedom Fighters, telle que Frantz Fanon l’avait rêvée. Pour Fanon, le Black American Jazz, c’était comme un modèle pour les Damnés de la terre, en tant qu’innovation artistique et liberté de création. Le jazz et le blues qu’il aimait tant étaient pour lui une nouvelle identité, une conquête sociale. Le célèbre psychiatre de Blida, le vaillant combattant de l’indépendance de l’Algérie, le brillant et implacable théoricien de la Révolution, avec son ouvrage-culte «les Damnés de la terre», qui l’a porté au zénith de la gloire, est donc toujours dans l’actualité. Notamment dans les campus américains, où les étudiants décortiquent ses écrits. A Harvard, Princeton, Yale, Columbia, les «post colonial studies» sont toutes pratiquement consacrées à l’œuvre de Frantz Fanon. C’était dans ses livres que les militants autour des Black Panthers, de Malcom X trouvaient ce qu’ils cherchaient : une pensée neuve, une vision claire pour le combat des peuples opprimés. Le rejet de la servitude. Surtout que dans «les Damnés de la terre», Frantz Fanon souligne les liens forts, quasi affectifs entre eux et la culture africaine : «En Afrique, les chantres de la négritude n’hésiteront pas à transcender les limites du continent. D’Amérique, des voix noires vont reprendre cet hymne avec une ampleur accrue. Le ‘monde noir’ verra le jour et Busia de Ghana, Barago Diop du Sénégal, Hampaté Ba du Soudan, Saint-Claire Drake de Chicago, n’hésiteront pas à affirmer l’existence de liens communs. De lignes de force identiques.»
Et Sartre enfonce le clou, cette fois, en s’adressant aux Européens dans sa très célèbre préface aux «Damnés de la terre» : «Européens, ouvrez ce livre, entrez-y. Après quelques pas dans la nuit, vous verrez des étrangers réunis autour d’un feu. Approchez, écoutez : ils discutent du sort qu’ils réservent à vos comptoirs, aux mercenaires qui les défendent. Ils vous verront peut-être, mais ils continueront de parler entre eux, sans même baisser la voix. Cette indifférence frappe au cœur : les pères, créatures de l’ombre, vos créatures, c’étaient des âmes mortes, vous leur dispensiez la lumière, ils ne s’adressaient qu’à vous, et vous ne preniez pas la peine de répondre à ces zombies. Les fils vous ignorent. Un feu les éclaire et les réchauffe, qui n’est pas le vôtre. Vous, à distance respectueuse, vous vous sentirez furtifs, nocturnes, transis : chacun son tour. Dans ces ténèbres d’où va surgir une autre aurore, les zombies, c’est vous.» Sartre aimait beaucoup Fanon. Pour ses écrits, mais aussi parce que lui-même adorait le blues ! n Pour Alaa Al-Aswany, ce cœur a cessé de battre avec la défaite du mouvement composite des révolutionnaires, qui n’a pas trouvé de traduction politique. Le titre original en arabe, «Al-joumouriyya ka anna» (La République comme si), accuse ce régime dictatorial qui fait semblant d’être une République. L’arrivée au pouvoir des Frères musulmans, force organisée, participe pour lui de cet échec. Dans l’un des passages didactiques du roman, un orateur met les points sur les i lors d’une réunion des groupes hétéroclites qui ont porté le changement : «L’ancien régime ne s’est pas rendu, il n’a sacrifié Moubarak que pour se maintenir.»

AMERE VICTOIRE
Avec la trajectoire des «Printemps arabes», cette prophétie a eu de «belles» et tragiques fortunes. Intéressons-nous ici seulement au cas de l’Egypte. Le Chef d’Etat actuel vient de modifier, par référendum, la Constitution de l’Egypte. Il pourra régner jusqu’en 2030. Abd El Fateh Sissi est jeune, en bonne santé apparemment, c’est un horizon qui pourrait aisément lui être accessible. Tombeur de son prédécesseur, l’homme des Frères musulmans, Sissi, il passe comme le sauveur de l’Egypte moderne. «J’ai couru vers le Nil» s’arrête vers la fin de 2011. On n’y trouvera pas les élections législatives, qui voient l’arrivée au Parlement d’un contingent important de Frères musulmans, ni la première élection présidentielle libre de l’histoire égyptienne, le 17 juin 2012, qui donne la victoire à Mohamed Morsi, candidat de la confrérie, ni enfin son éviction brutale, le 3 juillet 2013, par les militaires, suivie le 14 août de la répression militaire contre un sit-in des Frères musulmans sur les places Rabaa Al-Adawiyya et Al-Nahda. Dans le roman, la confrérie est présente uniquement par la description des tractations discrètes entre ses dirigeants et les militaires, dans les premiers temps de la révolution, pour promettre au nouveau pouvoir que les militants islamistes ne descendraient pas dans la rue. L’histoire retient pourtant, qu’au début du soulèvement, les Frères ont envoyé leurs partisans sur la place Tahrir et dans les autres lieux de la révolte à travers le pays, le 28 janvier 2011. Nombre d’entre eux — des jeunes surtout — ont rejoint ensuite les manifestants sans l’aval de leur hiérarchie, créant un mouvement de contestation à l’intérieur de la confrérie. Beaucoup ont d’ailleurs quitté plus tard les Frères musulmans. Alaa Al-Aswany, devenu par la suite très critique du pouvoir du maréchal Abdel Fattah Al-Sissi, avait approuvé à l’époque le renversement du président Morsi…
Restons toujours dans la littérature. Cette dernière a souvent la vertu d’élucider la réalité et l’imaginaire. L’aristocrate Giuseppe Tomasi di Lampedusa ((1896-1957) est auteur du roman «Il Gattopardo» (Le Guépard), rendu célèbre grâce à son adaptation cinématographique par Luchino Visconti . C’est à Alger qu’il en fit un film qu’il n’a jamais digéré… Dans le livre, on peut lire ce trait de lucidité qui confine au cynisme politique : «Il faut que tout change pour que rien ne change !» Ne serait-ce que pour cette répartie, il fallait prendre son ticket de cinéma.