Avec 8 000 artisans installés, le secteur de l’artisanat dans la wilaya de Tipasa est loin d’être ce réservoir de main-d’œuvre, comme on le voit dans de nombreux pays, de gardien du patrimoine et du savoir ancestral, malgré la vocation touristique affirmée de la région.

Cette activité, destinée à être revalorisée et capitalisée est, quand même, présente à travers quelques grands métiers et des institutions prestigieuses telles que « Dar Z’rabi » l’Entreprise algérienne du tapis traditionnel (EATT) de Cherchell, dont la renommée a dépassé les frontières nationales, ou encore le centre de broderie de la même ville, lui aussi centenaire, mais qui ont fermé leurs portes, faute d’argent et surtout devant l’indifférence générale. La ville de Koléa, autrefois célèbre pour sa vannerie et ces meubles en rotin et en osier, a, elle aussi, connu un déclin que les quelques familles gardiennes de la tradition s’efforcent tant bien que mal de préserver, même en pratiquant des prix prohibitifs, du fait que la matière première est importée. L’activité artisanale, qui tente de se frayer un chemin dans l’économie de la région avec la création, en 2005, de la première Chambre des arts et des métiers (CAM), est présente dans les dix daïras de la wilaya, même de façon timide. Cette présence est visible, pour ce qui est du rotin et de l’osier à Koléa, pour la sculpture sur bois à Koléa, Bou Ismaïl et Tipasa, pour la poterie céramique dans la région de Beldj et du Chenoua, une tradition en déperdition, le tissage et la tapisserie à Cherchell, Fouka et Bou Ismaïl, l’habit traditionnel qui est l’apanage des femmes, réparti à travers plusieurs communes, la peinture d’art et l’art du sablage, la plâtrerie à Bourkika, Bou Haroun, Hadjout et Sidi Ghilès. Il existe 8 000 artisans dans la wilaya de Tipasa, 12 associations de wilaya et 9 associations communales dédiées aux activités artisanales. Selon les statistiques de la wilaya, pour redynamiser le secteur, plus d’une centaine d’artisans ont bénéficié de locaux à usage professionnel tandis que le Fonds national de la promotion des activités artisanales (FNPAA) avait octroyé une subvention de près de 5 millions de dinars à 15 artisans, ces dernières années. D’autre part, des instructions ont été données aux chefs de daïra et au secteur du tourisme de la wilaya pour le recensement de tous les locaux à usage professionnel, dédiés aux artisans identifiés et bénéficiaires, afin de lever toutes les contraintes qui continuent à gêner leur fonctionnement normal, à savoir les branchement à l’eau, à l’énergie électrique et au gaz afin de les rendre fonctionnels.
Dar Z’rabi de Cherchell, ce joyau qui attend son rattachement à la CAM
La Chambre de l’artisanat et des métiers (CAM) de la wilaya de Tipasa nourrit des projets intéressants pour la reprise de l’unité tapis de Cherchell (EATT) qui, après avoir connu des années de galère, est fermée depuis quelques mois, apprend-on auprès du directeur de la CAM, Mourad Saïdani. La promesse de concéder la gestion, pour la remise en marche de cette unité de tapis fait main, a été faite par l’ex-wali Moussa Ghelai, indiquera à «Reporters» Mourad Saïdani qui dit avoir déjà réfléchi à un plan de relance de la production et de formation pour peu que la promesse soit tenue et qu’il y ait une continuité dans les décisions. Dans l’immédiat, expliquera-t-il, il faut rassembler les femmes travailleuses de cette unité, qui disposent d’un savoir-faire formidable, en mettant à leur disposition la matière première et en lançant la formule formation-production pour faire bénéficier de leurs connaissances d’autres jeunes filles. Pour ce faire, selon notre interlocuteur, il faut associer le secteur de la formation professionnelle et pourquoi pas, lancer des initiatives dans le cadre des programmes Ansej et Angem, et même avec l’Anem, pour offrir des emplois et préserver une richesse ancestrale. Pour le directeur de la CAM, la demande de formation dans ce créneau existe et il faut, juste, lui donner le coup de pouce nécessaire en relançant la production et se chargeant de la commercialisation du produit, maintenant il reste à faire le pas pour sa réouverture. L’unité était confrontée au manque de budget pour son fonctionnement, c’est-à-dire payer des salaires, les charges et l’achat de la matière première qui coûtait cher, avant sa fermeture, puisque le kilo de laine était à 600 DA. Beaucoup a été écrit sur l’EATT de Cherchell, avec de nombreux contrats de coopération à la clef promis avec, entre autres, le Fond mondial de l’artisanat. Une délégation d’experts italiens avait même visité l’unité pour s’enquérir des conditions de travail et de production afin de lui apporter un soutien. Puis, plus rien. On se souvient que la délégation italienne avait écouté les doléances des responsables de l’unité, qui espéraient mettre en place une ligne de production avec un laboratoire de traitement et de coloration de la laine, ainsi qu’un système d’archivage des différents prototypes de tapis existant dans l’unité. L’acquisition d’un tel équipement (teinturerie, filature, imprimante, appareil de sérigraphie) devait permettre à l’entreprise de se prendre en charge et d’éviter les déplacements incessants vers la wilaya de Skikda pour l’acquisition de la laine et Sidi Bel Abbès pour sa coloration. La question de l’archivage des maquettes de reproduction des différents types de tapis, qui sont en train de se détériorer, est une question primordiale car ils risquent de disparaître privant, ainsi, les futures générations d’une partie de ce patrimoine ancestral.
L’entreprise de Cherchell, qui fait la reproduction de 27 types de tapis représentant les différentes régions du pays, employait 90 ouvrières qui offrent des tapis fait main de haute qualité. Créée en 1928, l’Entreprise algérienne du tapis traditionnel (EATT), un joyau de l’artisanat dans la région et dont la réputation a dépassé les frontières algériennes, a été fermée sans crier gare, sinon cette annonce anodine publiée le 25 octobre 2018 dans un quotidien annonçant sa vente aux enchères pour la modique somme de 62 milliards de centimes. L’EATT a été, pendant deux décennies, sous tutelle de la Société nationale des arts traditionnels (SNAT) avant d’être cédée en 1999 aux travailleurs qui en ont fait une société par actions.

Des tapis de qualité !
Selon les responsables de l’époque, cette unité avait connu, peu après cette restructuration, un moment de balbutiement avant de reprendre du poil de la bête et arriver à une production de 180 m² par mois. Elle a pu augmenter sa cadence puisque celle-ci est passée de 46% en 1999, à 62% en 2000, puis 91% en 2001 avant d’atteindre 97% en 2003. Les responsables ont, durant l’année 2003, recruté une vingtaine de jeunes filles qui sont venues grossir les rangs de cette unité qui employait 90 ouvrières spécialisées. L’entreprise n’avait pas encore atteint sa vitesse de croisière puisqu’elle ne pouvait pas recruter jusqu’à 120 ouvrières mais arrivait à compléter ses équipes grâce aux stagiaires et autres apprenties qui y étaient accueillies chaque année. A partir de 2011, le directeur de l’unité a commencé à se plaindre que la Chambre des arts et des métiers (CAM) n’envoyait plus de stagiaires pour une formation au profit des PME/PMI, puis c’est l’extinction.
L’unité vendait ses tapis, aussi bien aux particuliers qu’aux entreprises et autres institutions qui pouvaient commander des tapis sur mesure Il n’était pas rare de trouver le tapis de Cherchell dans des demeures de personnalités nationales ou étrangères prestigieuses, puisque les services de la présidence de la République algérienne étaient les premiers clients de cette entreprise. Ces anciens responsables étaient fiers de raconter que le sol du palais de Buckingham, en Angleterre, étaient tapissés de produits de cette unité comme l’avait été l’avion privé de l’ex-président français jacques Chirac et autres résidences officielles au Japon et ailleurs. Le centre d’apprentissage de tapis, qui a employé jusqu’à 300 ouvrières, a été créé par des missionnaires anglaises qui avaient ramené à l’époque, de Tlemcen, des spécialistes du tapis pour l’apprendre aux jeunes de la région de Cherchell. Jusqu’à 1980, ce centre avait servi à l’apprentissage et la confection de tapis persan et dépendait de la défunte Snat.
Rattaché à l’Entreprise de restauration et des sites et monuments (ERSM) dans les années 90, ce centre a connu un rayonnement important en introduisant de nouveaux styles de tapis jusqu’à créer, aujourd’hui, 27 modèles de tapis à points noués spécifiques à l’ensemble des régions d’Algérie (Oued Souf, Ghardaïa, Biskra, Hoggar, Tizi Ouzou). Spécialisée dans le tapis citadin et riverain, représentant toutes les régions du pays, l’unité a créé ses propres modèles, dont cinq maquettes qui ont été duplicatées et distribuées aux 33 Chambres de l’artisanat et des métiers (CAM). L’unité a obtenu sa première médaille de bronze, en 1935, lors de l’exposition universelle et internationale de Bruxelles, grâce à un tapis de Mlle Azizi Baya.
L’EATT, qui était une habituée des salons de l’artisanat, a obtenu une médaille d’argent en 2000 lors du Salon national du tapis, puis a été classée 3e au Salon de Ghardaïa, avant d’obtenir, en 2006, le Premier prix du meilleur artisan remis par le chef de gouvernement de l’époque.
Alors, y aura-t-il des oreilles attentives pour sauver cette entreprise et la confier à la CAM, qui se dit en mesure de la relancer ? n