Reporters : La commémoration du Printemps amazigh du 20 Avril intervient, cette année, dans des circonstances particulières. Quelle lecture peut-on en faire à ce sujet ?
Brahim Tazaghart : On ne peut pas parler de l’actuel mouvement populaire sans faire référence au Printemps berbère d’avril 1980. Ce que traverse et vit le pays actuellement est une étape d’approfondissement de la revendication amazighe des années 1980. Ce sentiment d’unité et d’algérianité a été davantage consolidé par l’officialisation de tamazight et la célébration de Yennayer, nouvel an amazigh, sur tout le territoire national qui a nourri et consolidé le sentiment d’appartenance à l’algérianité et l’amazighité. La reconnaissance officielle de tamazight et l’inscription de Yennayer comme fête nationale ont été un soubassement d’une nouvelle unité malgré les tentatives échouées et répétitives du régime en place de diviser le peuple et le séparer sur des thèses d’ordre ethnique, religieux ou linguistique.

On a constaté, depuis l’enclenchement du mouvement populaire actuel, le retour de la génération du 20 Avril sur la scène politique à la faveur de ce mouvement pour le changement. Comment peut-on expliquer ce retour et quelles conséquences peut-il avoir sur le débat politique national ?
Ces militants, contrairement à ce que vous pensez, n’ont pas disparu de la scène politique ou arrêté de faire de la politique pour qu’on parle aujourd’hui de leur retour. Peut-être qu’ils n’ont pas eu l’occasion de s’exprimer publiquement, mais ils n’ont pas cessé de militer. Ils sont des militants chevronnés qui peuvent apporter un plus à la révolution pacifique et éclairer le mouvement actuel avec leurs expériences personnelles de lutte. Ils sont d’une intelligence, d’une maturité et d’une conscience politiques que nul ne peut contester. Ce qui fait qu’ils sont en mesure de mettre le mouvement dans la même trajectoire pacifique et non violente sur laquelle a été porté le Printemps berbère de 1980. Ce mouvement populaire de 2019 peut simplement bénéficier de l’apport des militants d’avril 1980.

Comment a évolué, selon vous, la revendication identitaire amazighe ces dernières années et à quels enjeux et défis fait-elle désormais face ?
Le mouvement d’avril 1980 a permis d’ouvrir le débat sur la question amazighe, évacuée totalement dans les textes officiels depuis l’Indépendance. Le pouvoir a répondu par la voie répressive, via ses tentatives de division et séparation, en essayant d’induire en erreur les Algériens. Ses magouilles et machinations l’ont conduit même à accuser les Berbérophones d’avoir brûlé le drapeau national et le Coran dans une tentative de diaboliser le mouvement amazigh. Cela n’a pas réussi à anéantir les militants ou à étouffer le débat sur la question amazighe, qui a émergé de nouveau en 2001. Le mouvement revendicatif berbère s’est ancré davantage dans l’élite qui se réfère à l’histoire et la dimension amazighe du pays qu’on ne peut cacher. Ce mouvement a connu une maturation dans la revendication amazighe. Tamazight n’est plus évoqué pour dénoncer la répression et le déni culturel. Elle jouit aujourd’hui, après un long combat et une grande lutte, d’une reconnaissance institutionnelle et constitutionnelle, de son entrée à l’école, à sa reconnaissance comme langue nationale puis officielle dans la Constitution de 2016. Ces avancées ne devraient pas ankyloser la lutte, mais au contraire l’approfondir, notamment, dans la perspective d’une nouvelle Constitution.