Par Dominique Loraine
«Dites-lui que je l’aime» est un film que le réalisateur Claude Miller a réalisé en 1977 avec Dominique Laffin qui incarnait une femme aimée jusqu’à la folie par son ex-compagnon.
C’est ce beau titre qu’a choisi sa fille Clémentine Autain pour se souvenir de sa mère, morte en 1985 à 33 ans, et renouer les liens si distendus depuis sa disparition tragique.
Il faut dire que Clémentine Autain n’a pas eu une enfance de tout repos. Elle le raconte dès le début du livre. Elle a onze ans quand, accompagnée de l’amant du moment de sa génitrice, elle vient chercher sa mère à la gare de Lyon.
«Tu étais soûle ; tu avais raté les marches de l’escalier en descendant du wagon et tu délirais sur les rails, incapable de te relever. […] Au fond de moi, de l’enfant que j’étais alors et qui poussait sa mère ivre dans un chariot à roulettes, la honte se disputait souterrainement avec l’angoisse».
Il y avait déjà eu bien d’autres moments difficiles quand la comédienne oublie sa fille ou la traîne dans les bars au petit matin. Où quand ne trouvant pas ses clefs, elle saute par la fenêtre et se casse une jambe.
Cette mère, pourtant aimante mais égarée, est incapable de prendre soin de sa fille. Son père, le chanteur, Yvan Autin, en reprendra la garde. Le couple s’était séparé.
«A 22 ans, j’avais l’impression d’en avoir cinquante ! J’étais mariée, mère d’une petite fille et isolée en banlieue sans voiture. Un moment, j’ai eu l’impression que la vie s’était arrêtée. Et quand, tout d’un coup, j’ai décidé de changer de vie et de devenir comédienne, je me suis libérée tellement brutalement et avec une telle force, que rien ne pouvait plus m’arrêter», avait déclaré à l’époque Dominique Laffin. Clémentine, la fillette, puis l’adolescente, enfin la femme, a donc fermé ses écoutilles et enfoui l’album de famille. «J’ai préféré oublier, m’efforcer de t’oublier». (…) «En Dominique Laffin, j’ai toujours vu ma mère, et ce n’était pas ton meilleur rôle», écrit-elle encore.
Trente ans seront donc nécessaires pour qu’enfin Clémentine Autain puisse se pencher sur le parcours de sa mère qui fut une grande comédienne, que l’indépendance d’esprit et le refus des règles avaient éloigné des plateaux, la précipitant dans une éthylique descente aux enfers.
Tout avait pourtant bien commencé. En 1977, elle tourne son premier film, «La nuit, tous les chats sont gris» de Gérard Zingg, où elle rencontre Gérard Depardieu, qu’elle retrouvera la même année dans «Dites-lui que je l’aime» de Claude Miller. Suivent ensuite «La Femme qui pleure» de Jacques Doillon, qui lui valut une nomination aux Césars, «Félicité» deChristine Pascal, «Tapage nocturne» de Catherine Breillat, «L’Empreinte des géants» de Robert Enrico, «Pipicacadodo» de Marco Ferreri entre autres.
Dans un de ses derniers films, «Garçon !»
de Claude Sautet (1983), elle part au bras
d’un homme à qui Montand adresse cette réplique prémonitoire : «Attention fragile…Très fragile !»
La comédienne Eva Darlan, sollicitée par Clémentine Autain, résume cette tragédie : «Dominique avait une incapacité à être ancrée dans le monde réel !» Trop entière, trop directe. N’avait-elle pas balancé son verre au visage d’Alain Delon qui tenait à la table d’un restaurant un propos sexiste ?
Le téléphone ne sonne plus, les tournages s’arrêtent. C’est de début de la fin pour cette étoile filante du cinéma.
En opposition à sa mère, Clémentine Autain, devenue militante politique, députée, féministe engagée, s’est forgée une existence au carré : ponctuelle, ordonnée, ne buvant pas d’alcool, allant jusqu’à éviter le rouge à lèvres dont sa mère raffolait. Une femme de gauche, une belle personne, bien loin des convictions politiques de son grand-père, André Laffin : «Aucun affect ne me relie à ce grand-père que je n’ai pas connu. […] Il avait eu le temps de servir l’armée en Indochine en tant que dentiste, de créer le Front national pour l’Algérie française avec Jean-Marie Le Pen et de siéger deux ans à l’Assemblée nationale. Je n’ai nourri aucun intérêt pour ce personnage familial dont le portrait m’a toujours glacé. Un militant de l’OAS et député d’extrême droite en guise de grand-père. Je préfère ne pas y penser !» Poursuivant : «J’aurais préféré avoir un grand-père résistant, mais les convictions politiques ne sont heureusement pas génétiques.»
Clémentine Autain n’occulte rien de son histoire ni de celle de sa mère. Elle décrit avec justesse le parcours tragique d’une femme radieuse mais malheureuse, détruite par l’alcool, dévorée par ses angoisses et son incompréhension de la vie.
Elle se réapproprie ses souvenirs et adresse une magnifique lettre d’amour à sa mère.
Pour les cinéphiles, elle restera cette magnifique actrice, visage inoubliable de «La femme qui pleure», une femme qui voulait toujours aller plus haut : «Oui, j’entends Yvan me dire, qu’avec toi, il fallait sauter deux mètres et, quand on a sauté deux mètres, il fallait sauter trois mètres, et quand on avait franchi les trois mètres, il fallait atteindre quatre mètres, et ainsi de suite.» Jusqu’à la chute finale, vertigineuse à 33 ans… n

«Dites-lui que je l’aime», 2019, éd. Grasset