D’abord, en liminaire, je dois avouer la grande difficulté que j’ai eu à rédiger ces lignes. On en comprendra aisément la raison. Il s’agit d’un être qui m’est très proche auquel me rattachent tant de liens de famille et aussi de connivence de culture, et partant, de cheminement dans le monde des idées et dans la vie. Autant l’avouer sans ambages : c’est mon oncle maternel. Le frère de ma mère, unique femme de la fratrie. Il faut aussi dire combien fut étonnante pour moi son ouverture d’esprit et d’échanges entre nous, dès mon adolescence. Un poète pouvait-il porter l’uniforme ? Vaste question qui eut ses défenseurs et ses contempteurs. Maintenant qu’il n’est plus de ce monde, la parole se libère du protocole de la tradition. Il nous a quittés, à près de quatre-vingt-onze ans, un mardi 10 juillet 2018 à Médéa. En sa mémoire, cette évocation par trop intimiste, que le lecteur pardonnera à son serviteur.

Cet oncle fut, d’abord, une sorte d’Arlésienne. M’Hamed fut longtemps pour moi une abstraction. Parti en exil, juste au lendemain de ma naissance en 1950. Selon ma mère, j’avais six mois quand il est venu de Sour El Ghozlane (Le rempart aux gazelles, ex-Aumale) faire ses adieux à sa sœur dans ce village de la côte, surgi de la déferlante de la colonisation française, Aïn-Taya, La fontaine des oiseaux. Lui était né à Aïn-Bessem, « La fontaine au sourire ». Deux stations du destin vers l’exil.

« MONTER A PARIS »
De là, de ces villages solaires, peut-être était-ce le printemps, M’Hamed allait déployer ses ailes, ou plutôt prendre au port d’Alger un bateau pour Marseille où le soleil était encore prégnant— et puis s’enfoncer dans les brumes de l’Europe. Je n’ai aucune description précise de son périple. J’écris là des formules convenues. L’imagination peut s’ouvrir sur un scénario moins prosaïque. Par exemple, le montrer accoudé à un parapet contemplant les vastes immensités liquides et se réciter un poème de Baudelaire. Toutes les correspondances sont possibles. Baudelaire avait aussi pris un bateau pour fuir son monde. Eluard également. Ils reviendront au nid natal. M’Hamed Aoune n’était pas le premier à «monter» à Paris, comme disait les pieds-noirs de l’époque. Paradoxalement, pour les indigènes, Paris — pour rester la capitale de «la mère-patrie», une marâtre— était moins implacable aux «indigènes». Camus est monté à Paris, il y restera jusqu’au terme de sa vie. L’Algérie restera la source de ses tourments jusqu’au terme de sa précoce mort. On attendait beaucoup de cet éclaireur. Mais Paris change les gens. En bien comme en mal. Que de détresses, que de naufrages mais aussi que de réussites ! Des sportifs, comme Alain Mimoun, le sprinteur vainqueur du légendaire Zatopek (né Ali Mimoun Ould Kacha à Télagh) en passant par Marcel Cerdan, le boxeur de Bel-Abbès dont la romance avec Edith Piaf défrayait la chronique people de l’époque, à Mouloudji et son coquelicot. Paris savait prendre dans ses bras les réprouvés du monde.

RICHARD WRIGHT ET LE FOURNEAU DE L’UGEMA
De prestigieux écrivains afro-américains trouvèrent refuge à Paris dans les années cinquante. Tel le grand Richard Wright, que M’Hamed rencontrera au foyer de l’Ugema autour du poêle par un hiver rigoureux. Et ne dit-on pas que le nationalisme algérien révolutionnaire a pris forme dans la tête de Messali Hadj en exil.
Autant de repères, de petits cailloux blancs sur les chemins d’un exil économique ou de rejet politique de la société coloniale au «Bled». M’Hamed n’était ni le premier ni le dernier. Il avait commencé à militer très jeune dans la mouvance réformatrice badissienne, ensuite au plébéien PPA…
En ce début de la décennie cinquante du siècle dernier, la France était en pleine reconstruction. Une guerre mondiale l’avait déchirée, divisée, déclassée. Au profit de la force montante des Etats-Unis. Généreux, ces deniers, pour endiguer et exorciser le spectre menaçant du communisme, avait lancé le plan Marshall. Les vieilles démocraties d’Europe tendaient la main au dollar. Dix ans plus tôt, la France avait connu une humiliante défaite en juin 1940, cédant à un «lâche soulagement» en acceptant l’occupation. L’armée allemande, pour la seconde fois, avait défilé triomphalement sur les Champs- Elysées. Les colonisés n’ont pas manqué la scène. Mais dans l’Empire, surtout à Alger, les cœurs sont acquis à Vichy. On voue un culte enthousiaste au maréchal Pétain. La sœur de M’Hamed, qui n’alla à l’école que durant six mois – pour cause de trachome et d’indigence – pouvait se remémorer quelques vers du tube de l’époque : «Maréchal nous voilà». En 1951, Paris se refaisait une santé. La Tour Eiffel est toujours debout et restait un lieu de pèlerinage.
M’Hamed n’y dérogera pas. Photo à l’appui. On court prendre la pose, se photographier auprès de la Bergère. Bergère ô tour Eiffel, s’exclamait Apollinaire à la Belle époque. Pour qui ? Quand il écrivait «Zone» en 1913, l’Europe s’estourbissait allègrement pour un autre partage des empires coloniaux. Mais Guillaume survivra à un obus de canon pour mourir de la grippe espagnole. Entre-temps, il avait prophétisé que c’est d’Afrique du Nord que viendra une nouvelle littérature forte et neuve. A-t-il rencontré dans les tranchées les zouaves et les spahis qui mouraient pour la mère-patrie. A-t-il entendu un refrain de flûte aurésienne ?

CENDRE ET DIAMANT
L’Oncle, à un certain moment, avait des ressemblances avec Apollinaire, polonais de naissance dont la patrie n’avait plus d’existence nationale. Le 1er novembre 1954, M’Hamed Aoune à Paris fera le manœuvre et parfois peintre en bâtiment. Et fréquentera les Langues orientales, bien sûr. Elève de Massignon, d’Albert Memmi, de Berque. En autodidacte, comme il a déjà fait à la Zitouna de Tunis. Quand il le peut, il pénètre dans le temple de la Comédie française. Ainsi, bavardera-t-il durant l’entracte avec un Polonais dont le visage est… tout simplement celui de Cybulski, l’acteur fétiche de Wadja, du film « Cendre et Diamant » et dont le visage était affiché sur les boulevards de Paris. « Cendre et Diamant » parlait déjà de reniements révolutionnaires…
Le déclenchement d’une révolution anticolonialiste traînait dans le mouvement nationaliste sous la férule du Zaïm. Les militants, dont M’Hamed, étaient fatigués de vendre les journaux du parti sans que l’on passe à l’action. C’est pourquoi, me confiera-t-il, qu’il ne prêtera pas une grande attention aux propos de Boudiaf, rencontré dans un café, qui lui annonçait une révolution imminente. Il n’était pas
le seul à être surpris par le coup de tonnerre du 1er Novembre 1954 dans un ciel prétendument serein. Le 1er Novembre sera le credo de sa poésie. M’Hamed Aoune n’est pas très précis sur ses pérégrinations parisiennes et européennes. Dans ses propos, reviennent souvent la bonne ville de Strafford et Shakespeare, souvenirs d’un voyage en Angleterre. Il me chargea un jour de transmettre ses salutations au « Royal Shakespeare Theatre » et à une personne qui portait le nom d’un titre de poème d’Apollinaire. Faut-il rappeler qu’un Mohamed Ferrah de Ksar El Boukhari s’illustra dans le registre shakespearien ? Comme nombre d’intellectuels, il accompagnera les débuts de la lutte de libération nationale sur le front de la culture. Il écrit une pièce qui retient un moment l’attention du metteur en scène Jean-Marie Serreau. Ce dernier monte alors, en 1958 à Bruxelles, « Le Cadavre encerclé » de Kateb Yacine. Des amis à lui m’ont raconté qu’il avait perdu dans le métro l’unique exemplaire de sa pièce. M’Hamed finira par rejoindre Tunis et l’ALN, où il s’enrôlera. Un poète-soldat. Plus de dix ans s’étaient écoulés depuis son départ sur le «Sidi Okba» ou le «Ville de Marseille».

LES SOLEIL DES INDEPENDANCES
Vers 1962, ma mère, qui écoute avec ferveur la radio (dont elle puisa savoir et culture quand cette dernière n’était pas un simple pousse-disques), affirma reconnaître sa voix sur les ondes d’une chaîne émettant de Souk Ahras. Mais c’est à Béchar que M’Hamed Aoune fera sa réapparition en soldat de l’ALN-ANP. L’un de mes oncles, plombier-vulcanisateur, ira s’en assurer en faisant le voyage de Sour à Béchar en moto ! C’était le temps de la tragique «Guerre des sables» d’octobre 1963. L’Algérie, à peine sortie d’une guerre de sept ans et demi, se retrouvait à défendre ses frontières face à un pays frère qui fut son allié, un refuge pour les populations algériennes déplacées et joua un rôle de profondeur stratégique dans la lutte pour l’indépendance algérienne dans la partie ouest du pays. Des larmes, du sang et un affrontement fratricide qui mobilisa tant de jeunes volontaires sans expérience militaire au fameux appel de Ben Bella : «Hagrouna !» Le soleil des indépendances pouvait être aveuglant. M’Hamed Aoune rejoindra le Commissariat politique de l’ALN où il exercera en qualité de journaliste dans l’organe central de l’ANP, El Djeich. Si je ne me trompe, il aura été le seul journaliste à interviewer «Che» Guevara en juillet 1963. Rien de surprenant, le «Che» était avant tout un commandant de la révolution cubaine. Ce n’est un secret pour personne qu’Aoune adhéra par discipline et conviction au « réajustement révolutionnaire du 19 juin ». Il m’objectera plus tard que ce «sursaut» était motivé par le rejet du «césarisme-papisme» que tentait d’imposer Ben Bella. C’était un concept sur lequel avait beaucoup écrit Mostefa Lacheraf, ayant repris le chemin de l’exil, en rupture avec ce dernier. L’auteur de « Algérie, Nation et société » ( Maspéro, 1965) reviendra en 1970 pour devenir conseiller culturel de Houari Boumediène. M’Hamed Aoune fera partie en tant que journaliste de la délégation qui accompagnera Boumediène en URSS. Un poète pouvait-il porter l’uniforme ? Vaste question qui eut ses défenseurs et ses contempteurs. Sans remonter à Alfred Vigny, on peut citer le cas plus étonnant d’Ernesto Cardenal, poète, prêtre de la Théologie de la Libération, commandant de la révolution sandiniste, ministre de la Culture de 1979 à 1987.
M’Hamed Aoune, homme de grande spiritualité intérieure, aux attaches patriotiques et nationalistes irréfragables, n’éprouvera pas moins le besoin de prendre une retraite anticipée, en 1974, au grade de lieutenant. Malgré les exhortations à poursuivre la carrière de feu le général El-Hachemi Hadjerès, qui dirigeait alors le Commissariat politique de l’ANP et qui le tenait en estime.

LYRISMES ET ILLUSIONS
Nostalgie des racines. Il retourna à Sour, travailla dans l’Education nationale, au lycée El-Ghazali. Il suivit même, plus tard, une formation d’économe pour aller diriger un collège à Sidi-Aïssa, lieu de naissance de Mostefa Lacheraf. Père d’une famille nombreuse, peu au fait des réalités du marché, il connut comme les modestes citoyens des fins de mois difficiles et les pénuries. Il fréquentait le plus souvent le tombeau de Takfarinas, non loin de Sour El-Ghozlane, dans un pitoyable état aujourd’hui, comme a pu le constater Arezki Métref, lors d’un pèlerinage à Sour où l’histoire et le destin l’avaient fait naître.
Des décennies après son départ pour l’exil, il revenait parfois les week-ends rendre visite à sa sœur, à Aïn-Taya, comme pour rattraper le temps perdu. C’étaient des orphelins de père et de mère disparus précocement. Il m’a montré un jour l’école près d’El-Harrach où le grand-père, fils de paysans plus ou moins pourvus, de la riche plaine d’Aïn-Bessem, dépossédés par la colonisation, finit comme appariteur.
M’Hamed Aoune fut aussi marqué par les massacres de Dechmya en 1947, après une protestation contre une élection made in Naegelen. La pauvreté, l’injustice résonnent dans ses poèmes. Dans les années soixante-dix, il défendait mordicus l’avancée de l’Algérie. Plus tard, il ne se récusa mais laissait place à la nuance et le doute. Je me souviens des ballades au bord des falaises d’Aïn-Taya où il évoquait avec moi l’histoire de la guerre du Péloponnèse de Thucydide, Nerval, Mammeri, Abou El Kacem Echaabi. Il avait parfois des doutes sur les pouvoirs de la poésie à changer le monde, à l’enchanter. Il m’exhortait à m’en méfier quand il sut que je gribouillais des vers et m’essayer aux sonnets. Il me vantait la chimie, la physique… Autant de paris déjà perdus pour moi.

UN BOUQUET POUR GREKI
En ces temps-là, on pouvait croire que c’était un poète consacré. El-Djeich, qui faisait figure d’institution, publiait en page 4 de couverture l’un de ses poèmes. « La Nuit dynamitée », en quadrichromie ! Une consécration, pouvait-on déduire. Il y a quelque chose de pathétique dans cette fausse apparence. Croyait-il vraiment aux «fêtes ultimes des requins toujours tenaces» ? Pourtant, il connaissait le poème de Jean Sénac qui disait que «le sang de Ben M’Hidi était leur Coca Cola». Une collègue de la presse, ancienne moudjahida, me révéla qu’il lui arrivait d’apporter à Anna Gréki un bouquet de fleurs cueillies au petit bonheur la chance. Le fils de Moufdi Zakaria m’en parla avec grand égard. Nombreuses furent ses «amitiés de guerre». D’autres lui firent une guerre froide, sourde, à l’indépendance. Aller en uniforme à l’Union des écrivains, première manière, pouvait être de mauvais goût. Et le grand Kateb ne goûtait guère les poètes casqués.
Plus tard, il aura droit à la froideur des bureaucrates installés à la tête de la Culture. Quel ne fut leur étonnement, voire leur stupeur, un jour, quand le président de la République de l’époque, Chadli Bendjedid, venant inaugurer une Maison de la culture le héla de son «nom de guerre» Khaldoune, et conversa un moment avec lui sans façon. Le Président le connaîssait. Les bureaucrates moins, et encore moins sa poésie. Cet été, j’ai revu le poète M’Hamed Aoune. Je me suis rendu compte que moi-même je n’ai pas fait grand-chose pour lui. A part des discussions homériques. Or, sa double culture, son statut de militaire faisaient de lui un inclassable. Poète, il pouvait être encombrant pour sa tribu, sa famille. Lui, était partisan de «la tribu des mots». Son écriture entre les psaumes de Claudel, l’hermétisme de Mallarmé et les qacidate antéislamiques l’ont réduit à tort au cliché de poète symboliste à contretemps. Si symbolisme et hermétisme, il y avait, c’était comme un stratagème poétique, nécessaire au militant qu’il était, m’expliqua-t-il. Malentendu aggravé par son patriotisme échevelé. Poète de la parole tellurique surtout. Il suffit de relire « Après les grottes » (1959) ou « La Nuit dynamitée » : Cinq siècles après la coalition des soufres et des vagues

Tout ton pouvoir infini
Toutes tes vertus, les lumineuses mains d’acier
O mousson des peuples hardis, orages des contradictions
Que l’Algérie constelle aujourd’hui, qu’elle calme, rajeunit
Navire à l’apogée face aux fêtes ultimes des requins toujours tenaces
(ils nourrissent toujours cet espoir atroce de durer
De s’accrocher à tous les cycles du pouvoir terrestre
Pour le corrompre ou le miner, pour l’égarer en deçà de ses aurores)
Frère, ô toi qu’un matin de la terre déploie
Cible et lieu de rencontre
Réseau de forces et de songes
Charrue et rosier
Fontine et foudre à la fois
Ces monstres à l’affût comme aux abois, s’ils délirent
Et croient que les souffles glorieux des parias,
Ces galériens qui ont toujours rythmé le monde sans le guider,
Ne sauront point perpétuer sur les vestiges de leurs souffrances,
Himalaya au pied de leurs vouloirs profonds,
Le devoir de sourire et grandeur d’explorer,
Ces monstres ne pourront désormais nous imposer leurs impures apothéoses,
Quand même les hiboux et les neiges, phalanges des torpeurs
S’apprêtent à fouler nos jeunes fertilités,
A désorienter nos rames
Et ternir nos sondes comme nos luths.
A la lisière même des allégresses furieuses
Sinistrement exultèrent puis partirent à l’assaut des hymnes
De nos jeunes pouvoirs plus forts que le roc
De nos espoirs plus hauts que les étoiles
Aussi durables que nos îles.
Cinq siècles de larmes et d’alarmes,
Cinq siècles de venins, un gouffre de pavots
La haine ravageait tout
Son simoun desséchait les jardins du cœur et les flots de l’esprit
Elle attendait horrible la naissance de tout astre
Ses marécages, par meutes placides, tenaient
La main à chaque lune ensanglantée,
La destruction jubilait les naufrages
Et sa faim de mille incendiaires, mille nuages en feu
Nous cernait sans nous abolir
Sans pouvoir nullement intercepter les télégrammes
Et les convois de l’avenir !
(M-H. ANOUNE)
(Extraits de « l’Anthologie Pour
l’Afrique » de Mustapha Toumi)

UN ALBATROS TERRIEN
«Un gamin de 86 ans», écrit à juste titre Kaddour M’Hamsadji à son propos ! A ce dernier, hommage et reconnaissance pour avoir accompagné, évoqué, écrit, visité, honoré M’Hamed Aoune. Sa présentation dans «Poésie vivante», en 1967, a fait date dans la connaissance du poète. On pourra répliquer que c’est un geste naturel puisqu’ils sont cousins. C’est se méprendre, voire se tromper lourdement que de penser ou de dire cela : les poètes sont au-delà des simples attaches familiales. Ils sont dans une fraternité de la transparence et de l’absolu. Nonobstant, les accidents de parcours et les mesquineries adventices qui prouvent. Après tout les poètes sont des humains. Non pas des statues de marbre ou en carton. Les ans ont ralenti les pas de cet albatros terrien en perpétuel mouvement depuis sa prime enfance mais sa passion du monde et de son pays reste si vive. J’ai eu encore une fois à le constater quand il est venu cet Aïd El Fitr, le dernier, si je ne m’abuse, exprimer ses vœux à sa sœur. Nous avons parlé de Shakespeare, de Sénac, d’Abou El Kacem Chabbi, de Massignon, d’Ibn Khaldoun, de Mammeri… Et de tant d’autres. J’attends… sans avoir besoin de terminer sa phrase, m’a-t-il confié l’année passée et redit cet été. Il m’a dit que sa main ne répondait plus à la plume. Il a tant écrit. Et sa poésie est ailleurs dans sa parole, comme l’a bien observé Arezki Metref : Il dit. Parle. Rit. Se tait. Voyage dan l’invisible poétique. Comme disait Lacheraf, le langage est la seule jeunesse. Aoune, c’est une parole avant tout. Langage d’un homme qui fait à ce moment-là 86 ans et dont la voix et le rire résonnent comme celle d’un jeune homme à l’orée de la vie.

LA BOURSE OU LE TOMBEAU DES POETES
C’est John Ford, le cinéaste poète qui affirmait : « Quand la légende dépasse la réalité, alors on publie la légende. »
Peut-être n’ai-je fait que cela dans ce texte qui m’a coûté à écrire plus que tout autre dans ma vie et que j’aurai abandonné n’était l’insistance de cet autre disparu capital Hamid Nacer-Khodja. Avant de m’embarquer dans cette chronique insolite, j’ai ouvert à nouveau le «Diwan algérien» de J. Lévi-Valensi et J.-E. Bencheikh qui fut, pour la génération de poètes en herbe, une sorte de Bourse des valeurs poétiques de la génération qui nous avait précédé ou celle que nous côtoyions de leur vivant. L’ouvrage a été sérieusement élaboré, pensé, documenté et écrit. Certes. Mais que les mânes des auteurs me pardonnent, j’y ai trouvé un ton sentencieux, implacable et par trop souvent injuste.
L’ouvrage date de 1967 (Alger, Sned). A M’Hamed Aoune, il est écrit : «Né à Aïn Bessem le 27 septembre 1927. N’a publié aucun recueil», une présentation toujours irrécusable ! Que le modeste dossier sur M’Hamed Aoune qui advient à la veille du 1er Novembre 2013 —une date-phare dans la mythologie poétique de M’Hamed Aoune— grâce au magazine littéraire algérien, « Livrescq’ » fasse hâter qu’un éditeur soit aussi au rendez-vous de ses écrits épars, à l’image de sa vie et de ses passions humaines ! Ces lignes à peine sèches ne semblent point conjurer la sécheresse éditoriale qui poursuit sa poésie de vivant comme d’outre-tombe. Ne dit-on pas que pour honorer la mémoire des poètes, on leur dresse un Tombeau. Un tombeau de mots. n