Le professeur Chems-Eddine Chitour, professeur à Polytechnique et fondateur du Laboratoire de valorisation des énergies fossiles, était l’invité de la rencontre, abritée avant-hier par la Librairie Média-Book, dans le cadre de la rencontre hebdomadaire l’«Agora du livre» de l’Enterprise nationale des arts graphiques (Enag). Il a publié plusieurs ouvrages dont notamment «Histoire religieuse de l’Algérie », «Les Luttes pétrolières, le droit de la force après le 11 septembre » ainsi que «l’Empire américain, le pétrole et les Arabes ».

Cette rencontre, qui a coïncidé avec la Journée du savoir en Algérie, célébrée chaque année le 16 avril, a été l’occasion, pour le professeur Chitour  de parler de «la variation systémique » depuis 1962 à ce jour, qui n’a fait que « reculer l’échéance et aggraver l’important fossé qui sépare l’Algérien de son histoire». Il était aussi question de faire le lien entre «le combat pour la réhabilitation de l’histoire algérienne et les moments importants que vit le peuple algérien à l’heure qu’il est ».  Le professeur Chems Eddine Chitour partagera sa réflexion avec les présents en partant de son expérience à travers ses écrits et ses recherches. Il souligne d’emblée qu’«aujourd’hui, c’est la Journée nationale du savoir. C’est une symbolique très importante» et «qui nous permet malheureusement, une fois par an, de se dire qu’il faut consacrer quelque chose au savoir», a-t-il estimé.
Une gouvernance en mal-être depuis 1962
Selon lui, «notre plus grand problème dans ce pays et que nous n’avions pas donné la place qu’il faut au savoir. Tout est parti du fait qu’il y a eu une dérive qui a commencé en mai 1962, au Congrès de Tripoli, où on disait que l’Algérie va être indépendante », ajoutant que la véritable interrogation était «comment allons-nous gérer cette belle Algérie, qui a réussi à éjecter un envahisseur après 132 ans de colonialisme abject». Il précisera également, dans ce même sillage que «les hommes politiques n’ont pas pu trouver de consensus visant à faire en sorte qu’on puisse pouvoir préparer une vision sereine de l’après-1962. Cela veut dire que dès le départ, il y a eu une mésentente qui plonge ses racines dans la non-application du Congrès de la Soummam». Par ailleurs, l’intervenant, dira, qu’en 1962, «on a demandé à Boudiaf qu’est-ce qu’il pensait du Front de libération nationale, et c’est de là, qu’est venue sa phrase historique où il dit ‘Le FLN est mort, il a terminé sa mission historique. Mais par la suite, on a fait du FLN un fonds de commerce, alors que le FLN appartient à tous les Algériens’. Mais, au fil des années, on nous a dit que ce n’est pas n’importe qui, qui peut se prévaloir du FLN». Il poursuivra son analyse historique des premières années de l’Indépendance de l’Algérie, en ajoutant : «Il y a eu aussi la fameuse lettre de Hocine Lahouel avec Benyoucef Benkhedda et cheikh Kheirddine, qui ont dit «basta» à Boumediène. Car il  a fait des choses techniques mais bâti sur du sable et qu’il fallait  donner la parole au peuple et cela n’a pas été fait ». Toutefois, il nuancera ses propos en estimant que «vers la fin de sa vie, Boumediène avait compris qu’il ne pouvait pas continuer comme cela, d’où la fameuse Charte nationale. Elle a  été une expérience intéressante car on a ouvert le débat et on pensait déjà à un projet de société. Mais en 1979, on ferme tout, notamment avec l’élection par l’Armée de Chadli Bendjedid imposée au peuple. Un problème» qu’on a eu pour onze ans». Le professeur de polytechnique aborde, également, l’espoir suscité en Algérie, lors de la présidence de Mohamed Boudiaf, en confiant : «En 1992, on ramène Boudiaf qui a donné beaucoup d’espérance à l’Algérie. Les jeunes buvaient ses paroles et à de nombreuses reprises, il recadrait des personnes. Surtout les classiques du FLN, en leur rappelant  qu’il était parmi les fondateurs du Front de libération nationale.» Abordant la fracture entre le peuple et  le gouvernement, il estime que «quand on ne dit pas la vérité au peuple, évidemment cela marche tant que le baril de pétrole couvre nos gabegies. Et quand ce n’est plus le cas,  le système est mis à nu et on se retrouve dans notre situation actuelle. Cela a marqué tous les gouvernements successifs à des degrés différents. Face à cela, le gouvernement fait du social pour calmer les classes dangereuses. Mais la majorité du peuple est laissée pour compte». Il estimera ainsi que «c’est vrai, qu’on fait dans la massification, à l’exemple du fait que nous avons dix millions d’élèves  dans le système éducatif. Mais que valent-t-ils. Certes, il y a beaucoup de grève dans le secteur. Mais s’il s’agit de faire grève il faut la faire autrement. Par exemple, faire comme les Japonais, en  travaillant plus. Je suis effaré par l’agitation qui n’a pas de valeur ajoutée par eux mêmes».
L’épineuse problématique des enjeux économiques
Le professeur Chitour, en tant que «spécialiste de l’énergie au courant de la réalité du terrain», accentuera son intervention en soulignant que «nous sommes en train de brûler les dernières gouttes du pétrole et les dernières bulles de gaz. Dans ce contexte, est-ce que c’est normal  qu’une loi de finance soit indexée sur les prix d’un baril de pétrole sur lesquels l’Algérie n’a aucune prise. En Algérie, il y a une répercussion en coupant dans les programmes et on arrive à un moment crucial où il n’y a plus de stratégie puisque nous vivons au jour le jour et que nous n’avons pas créé de richesses en dehors des hydrocarbures». Poursuivant sur  la politique économique des décideurs en Algérie,  le Professeur de polytechnique affirme : «Nous n’avons jamais eu de gouvernement légitime, depuis 1962, et je suis de ceux qui disent que Boumediène a fait des choses pour l’Algérie. Même si avant 1965, il a fait des choses terribles, dont des assassinats, comme disent certains. Mais le tissu industriel, qui reste encore aujourd’hui, date de cette époque ». «Tout ce qui existe actuellement, la capacité  de raffinage de 25 millions de tonnes et le complexe de matière plastique de Skikda et toutes les différentes entreprises qui, par la suite, ont été démolies, datent de l’époque de Boumediène» confiera M. Chitour. Il explique ainsi que  «pour Boumediène, chaque dollar de la manne pétrolière devait être investi dans le pays. De 1965 à 1978, les calculs ont montré que l’Algérie a engrangé 22 milliards de dollars. Ensuite, nous avons eu 120 milliards avec Chadli,  et 1 000 milliards et plus, de 1999 à 2019. Mais cela ne se reflète pas sur le pays». Il souligne à ce sujet que «certes nous avons eu la paix sociale, mais on n’a pas rendu service au peuple. On a fait dans la démagogie et la massification et le plus grand problème et qu’on a perverti le peuple. On ne lui a pas montré le droit chemin du travail».
La jeunesse, un souffle d’espoir à encourager
Le Professeur clôturera son intervention à l’ «Agora du livre» en disant : «On a fait de l’Algérien du XXe siècle un paresseux. En lui octroyant, par exemple, à travers l’Ansej l’équivalent d’un milliard de centimes, alors qu’il ne sait même pas gérer sa poche.»
En d’ajouter un ultime constat et conseil en affirmant : «Nous sommes au XXIe siècle, alors adoptons les techniques du moment en donnant une chance aux jeunes. ls ont montré en deux mois ce qu’ils pouvaient faire. La force que nous avons acquise, nous pouvons la tourner vers l’adversaire. Pour cela, il faut aider ces jeunes en transformant cette espérance en réalité».n