Attendu depuis l’annonce de son déplacement à la 4e Région militaire, l’intervention du chef de l’Etat-major de l’ANP n’a pas déçu. Hier, elle a même réussi à éclipser l’avis de démission de Tayeb Belaïz du Conseil constitutionnel – qui représente un sérieux développement depuis le début de la crise politique que vit le pays – et à imposer son allocution en marge de ses activités militaires comme le marqueur politique majeur de la semaine.

Le général de corps d’armée et vice-ministre de la Défense, Ahmed Gaïd Salah, qui a supervisé à Ouargla un «exercice démonstratif avec munitions réelles» dénommé «Etoile brillante 2019», a, en effet, tenu des propos pour le moins inédits en ce qui concerne son commentaire devenu habituel du mouvement populaire pour le changement – le Hirak. Tant à la première personne du singulier, plus fréquemment à la 1re personne du pluriel, il a proféré des accusations et des menaces inédites contre l’ancien patron des «services», l’ancien général Mediene dit Toufik.
A propos de la mobilisation populaire pour le changement de régime et de système politiques dans le pays, Ahmed Gaïd Salah appelle avec insistance à «la sagesse» et à la «patience». «J’insiste une fois encore sur la nécessité de suivre la voie de la sagesse et de la patience, étant donné que la situation prévalant au début de cette transition est exceptionnelle et complexe, nécessitant la conjugaison des efforts de tous les patriotes dévoués en vue de sortir indemne de cette épreuve», a-t-il déclaré. «Nous réitérons l’engagement de l’Armée nationale populaire d’accompagner les institutions de l’Etat durant cette transition, tout en soulignant que toutes les perspectives possibles restent ouvertes afin de surpasser les difficultés et trouver une solution à la crise dans les meilleurs délais», a ajouté le chef d’état-major de l’ANP avec une formulation qui suggère une disposition à accompagner les revendications de la rue qui s’est posée des questions sur la nature et les motivations des dérapages constatées vendredi dernier à l’issue de la 8e marche imposante contre l’establishment et le scénario engagé depuis la démission de l’ancien président Bouteflika, le 2 avril. Pour Ahmed Gaïd Salah, qui semble craindre une aggravation de la crise, «la situation ne peut perdurer davantage, vu que le temps nous est compté». «Ainsi, poursuit-il, l’Armée nationale populaire se considère toujours mobilisée aux côtés de tous les dévoués, au service de son peuple et de sa Patrie, pour honorer l’engagement qu’elle a pris afin de réaliser les revendications et les aspirations légitimes du peuple, pour construire un Etat fort, sûr et stable ; un Etat où chaque citoyen trouve sa place naturelle et ses espoirs mérités».
Ne tenant pas compte des interrogations et de l’étonnement exprimé par des acteurs de la scène politique après sa précédente intervention, il y a une semaine, le chef d’état-major de l’ANP a de nouveau souligné «la nécessité pour la justice de poursuive les individus impliqués dans des affaires de corruption». «Nous attendons, a-t-il déclaré, à ce que les instances judiciaires concernées accélèrent la cadence du traitement des différents dossiers concernant certaines personnes ayant bénéficié indument de crédits estimés à des milliers de milliards, causant préjudice au Trésor public et dilapidant l’argent du peuple». Dans la deuxième partie de son intervention à Ouargla, le général de corps d’armée, Ahmed Gaïd Salah, s’est distingué par un exercice totalement inédit en ce qui concerne la littérature militaire algérienne. S’il a paru ouvrir le jeu en direction du Hirak, il a symboliquement fait feu contre l’ancien patron du DRS, l’ancien général-major Toufik. «J’ai déjà évoqué, lors de mon intervention du 30 mars 2019, les réunions suspectes qui se tiennent dans l’ombre pour conspirer autour des revendications du peuple et afin d’entraver les solutions de l’Armée nationale populaire et les propositions de sortie de crise. Toutefois, ces parties, à leur tête l’ex-chef du Département du Renseignement et de la Sécurité, ont tenté, en vain, de nier leur présence dans ces réunions, et d’induire en erreur l’opinion publique, et ce, en dépit de l’existence de preuves irréfutables sur ces faits abjects. Nous avons affirmé, ce jour-là, que nous allions dévoiler la vérité, et les voici continuer à s’agiter contre la volonté du peuple et œuvrer à attiser la situation, en approchant des parties suspectes, et inciter à entraver les solutions de sortie de crise», a accusé Ahmed Gaïd Salah. Poursuivant sa lourde charge contre l’ancien général Toufik, il avertit et affirme qu’il «lance à cette personne un dernier avertissement, et dans le cas où il persiste dans ses agissements, des mesures légales fermes seront prises à son encontre». «Nous sommes convaincus que le peuple algérien digne et civilisé est à même de relever tous les défis et surmonter toutes les crises, grâce à son génie puisé de ses valeurs et fondements historiques et sa longue expérience dans les épreuves, et nous affirmons que nous comprenons ses revendications légitimes pour lesquelles nous nous sommes engagées à œuvrer à les concrétiser», a-t-il dit en guise de rappel de son ouverture au Hirak. Cela, en prenant la précaution que la mise à jour démocratique de la vie politique et institutionnelle est une affaire de temps : «Bien entendu, la réalisation de ces objectifs requiert plusieurs étapes nécessitant de la patience, de la compréhension et le rejet de toute forme de violence. Ainsi, l’étape principale étant concrétisée, elle sera, certainement, suivie par d’autres jusqu’à la réalisation de tous les objectifs escomptés, et ce, sans perturber le fonctionnement des institutions de l’Etat, qui devraient être préservées pour permettre la gestion des affaires de l’Etat et les intérêts de nos concitoyens», a-t-il assuré. Et d’ajouter «la décision de protéger le peuple, avec ses différentes composantes, est une décision irréversible et dont nous ne dévierons point». En conclusion, a-t-il terminé, «j’espère que cet appel trouve l’écho escompté auprès de toutes les composantes de notre cher peuple, car il émane du Haut Commandement de l’Armée nationale populaire, partant de son dévouement au message des Chouhada de la Révolution et du devoir national, et pour avoir partagé la souffrance du peuple et veillé à construire une armée puissante et moderne, maîtrisant les technologies les plus sophistiquées». L’Armée algérienne, a-t-il encore dit à la fin de son intervention, «ne prend aucune décision au désavantage du peuple et de la patrie et (…) veille à ce qu’aucune goutte de sang algérien ne soit versée, n’en déplaise aux parties hostiles, qui sont dérangées par le caractère pacifique des marches».