Depuis le déclenchement du mouvement populaire, il est mis en valeur son caractère pacifique et, parallèlement, la même surprise-admiration est réservée à l’attitude « bienveillante » des forces de l’ordre. Osmose, transcrite dans le slogan : « Djeich Chaâb, khaoua khaoua », en signe de non-violence. Des incidents, cependant, ont ébréché cette belle idylle : agressions de citoyennes féministes, vols, agressions au cutter, manœuvres du système via les « baltagia ».

PAR YOUCEF IMMOUNE *
Les signes de répression de l’Etat se manifestent ces derniers jours : arrestations d’activistes, usage des moyens de dispersion des foules, grosse campagne de dénigrement des figures du mouvement, entêtement de l’Etat à imposer ses instances et ses hommes pour l’exécution d’un plan de sortie de crise, en parfaite contradiction avec les espérances du mouvement. Comment raisonnablement est-il possible d’éluder la question de la violence dans l’exercice de la politique et du pouvoir ? Comprendre que, dans le meilleur des cas, tout Etat est fondé sur le droit qui n’est que l’arsenal de sa violence fondatrice, participe au débat et permet d’envisager les termes et les conditions d’un changement de régime en Algérie.

L’Etat de droit et la violence
Dans le cadre de l’Etat de droit, et que dire de l’Etat de non droit, la violence est consubstantielle du droit et du pouvoir. L’enjeu, ici ou ailleurs, n’est autre que la perpétuation d’un rapport de domination politico-capitaliste.
Dans ce cadre, l’Etat, comme l’envisage Althusser, constitue une superstructure qui légitime par le droit la reproduction du système de production qui se situe en infra. La répression (violence) est le moyen que l’Etat se réserve et que le droit légitime pour maintenir en équilibre et stable le rapport de domination instauré entre le patron et le propriétaire et les agents de production que sont les ouvriers et les fonctionnaires.
Le droit est ainsi le cadre légitime qui ordonne l’exploitation. Il n’est donc pas pertinent d’aborder la question de l’Etat, même de droit, sans l’intégrer dans une problématique de luttes de classes, perçues comme violence que le droit consacre et contrôle au profit du dominant.
La violence dans le cadre d’un Etat est ainsi présente même absente. Le pouvoir, comme le définit Foucault, n’est que la manifestation d’une guerre continuée par d’autres moyens, en la sortant d’un cadre anarchique où la guerre aurait été vécue physiquement. La répression de l’Etat fonctionne par les effets de violence qu’elle produit sur les administrés. C’est une répression préventive qui anticipe sur la manifestation de toute violence contestataire qu’elle prévoit et qu’elle musèle dans le droit, en la délégitimant, au même moment où elle légitime la sienne. Contractuellement, les populations administrées intériorisent le fait qu’elles subissent la violence de l’Etat (légitime) et qu’elles se rendent à la résolution d’obéir à la loi, en délégitimant leur violence, rendue ainsi coupable.

Etat-peuple : jeu d’intimidation
C’est dans ce sens que la configuration pacifique et les slogans « Silmia » et « Djeich chaab, khaoua khaoua » peuvent être analysés. L’appel même au pacifisme est une anticipation sur une violence physique donnée comme inévitable. La présence des forces de l’ordre avec leur arsenal imposant n’est autre que la démonstration d’une éventuelle mais réelle violence inouïe que les manifestants contestataires peuvent éprouver directement dans leur chair.
Le mouvement populaire est donc faussement installé dans une problématique de paix. A défaut d’assauts armés qui cassent du manifestant, il est néanmoins question de guerre, certes larvée, mais qui tient les deux camps, l’Etat et les populations, dans une configuration d’affrontement et de domination : l’Etat maintenant sa domination, les populations voulant sortir de leur situation de dominées, voire prendre la place de dominant : « Blad bladna, ndirou wach habina », « fakhamatou chhab », rappelant la primauté de la légitimité du peuple.
La retenue de l’Etat quant à l’usage des armes, létales ou pas, ne correspond que faussement à l’expression d’une fraternité ou d’une certaine faiblesse. Le non recours aux armes est le signe plutôt de la maîtrise de l’Etat du cours des choses et la manifestation de sa puissance encore réelle et effective. L’Etat intimide davantage le peuple que ce dernier ne l’a intimidé.
Le peuple, sous l’effet de cette intimidation, se referme dans un paradoxe qui signifie son inaction et sa neutralisation. Au même moment où il affirme ne pas faire confiance en les institutions de l’Etat, il isole le noyau dur et répressif de cet Etat, l’armée et son chef, pour solliciter, sans discernement, sa protection. Or, l’institution militaire a rempli sa mission et la remplit toujours en produisant de manière significative les effets de violence, contraignant les populations à l’obéissance à la loi. C’est dans ce sens que l’institution militaire impose le respect de l’institution à travers l’article 102, qui n’est que la manifestation du droit en tant qu’expression de la répression.
En effet, la Constitution est à cet endroit ce qui neutralise la violence du peuple qui réclame la « chute du système ». L’article 102 est une disposition qui, en l’espèce, renferme la contestation dans un paradoxe et la conduit à une issue, qui ne peut signifier que sa mise hors la loi si toutefois il l’outrepasse, et auquel cas la violence physique intervient.
L’institution légitime ainsi la violence, sous prétexte d’atteinte à la stabilité de l’Etat, garant de la cohésion sociale, synonyme de respect de l’ordre de domination. Si les articles 7 et 8 sont cités également par l’institution militaire, ils ne le sont que pour rappeler que la « source de légitimité » conférée symboliquement au peuple est transposée dans les faits et par la loi à l’institution militaire pour en disposer dans le cadre de l’Etat.
Ainsi, le discours institutionnel enferme la souveraineté du peuple dans le cadre de la souveraineté de son armée. Le slogan « Djeich chaab, khaoua khaoua », l’un dominant, l’autre soumis, est récupéré dans l’esprit d’une « règle » de bonne entente de domination. Le discours de l’institution militaire est à ce titre essentiellement axé sur la menace, conformément au principe selon lequel « la guerre commence aux intentions » : rappel de la loi et donc de la sanction, scénographie télévisuelle titillant l’imaginaire avec les signes forts de la virilité militaire.

Au peuple, la soumission
Le peuple, de son côté, se présente comme celui qui a « fait tomber le mur de la peur » et qu’il a « acquis son indépendance ». Cela veut dire qu’il serait en situation de désobéissance.
Or, la désobéissance ne peut se jouer dans le pacifisme. De ce fait, la libération supposée du peuple est contestable de ce point de vue. Si l’Etat aurait ressenti réellement la désobéissance du peuple, et donc sa menace réelle, il aurait par voie de conséquence riposté proportionnellement. Les populations, bien au contraire, se sont inscrites parfaitement dans le cadre de l’obéissance, en se référant, contre la nature plurielle et conflictuelle qui les caractérise, à son unité artificielle et circonstancielle. La majorité de la population reconduit ici un discours qui reflète son « habituation à une obéissance régulière comme définition de vie commune », comme le dit Hegel.
Seuls les foyers, réellement perçus comme menaces contestataires, sont sous surveillance et objets d’attaques préventives. La réalité du peuple est qu’il se situe au niveau infrastructurel dans un rapport de soumission à la puissance productrice que l’Etat a fait émerger du néant pour représenter une sorte de classe capitaliste, sans industrie ni outils de travail réels et efficients. Un capitalisme qui repose sur la collision de l’administration et des opérateurs économiques, puisant dans les ressources publiques.
Pris dans cette dialectique d’exploitation bureaucratique et économique, le peuple constitue au regard de l’Etat-capitaliste une force de travail, ouvriers et fonctionnaire, qui assurent le fonctionnement des établissements publics et privés. Au moins sous cet angle et dans le meilleur des cas, le peuple aurait été protégé des ambitions démesurées des capitalistes individuels qui épuisent les travailleurs. Mais, cela n’est toujours pas le cas. En ne protégeant pas les travailleurs, il y a à craindre les dérives suicidaires des patrons et des propriétaires qui dans leur fuite en avant provoqueront la ruine des ressources et des outils de travail.
Si aujourd’hui et de façon circonstancielle, l’Etat réagit en faisant sauter quelques fusibles, cela ne suffit pas et ne la rétablit pas dans son rôle de protecteur. Cela témoigne avec force de la rupture de confiance entre le peuple et les institutions qui le gouvernent. Ces dernières ont déplacé cette confiance de la sphère institutionnelle à la sphère clanique et familiale, de sorte à faire illusion en matière d’ancrage populaire.

En attendant et sans préjuger des ambitions démocratiques légitimes …
Piégées de la sorte, les masses populaires sont réduites à la soumission, même en plein contestation. Celle-ci n’est pas assez audible pour intimider les institutions qui se régénèrent par l’installation d’un gouvernement, par l’activation de l’article 102, avec le quitus de l’institution militaire. Seule la prise de conscience du rôle objectif dévolu aux masses populaires en tant que partie prenante de l’équilibre que l’Etat se doit de maintenir dans le droit, entre l’exploitant et l’exploité, peut amorcer un début de changement.
Autrement dit, prise de conscience que la situation de déni des droits des masses populaires peut générer, à travers des signes inquiétants, la menace réelle d’un déséquilibre sociopolitique à même de faire évoluer la violence symbolique vers une violence physique.

  • Docteur ès Sciences du langage
    Professeur des universités
    Département de français
    Université Alger2