Une fois n’est pas coutume, le café littéraire de Miliana de « l’Association des Amis de Miliana Art et Culture » a invité, samedi après-midi au théâtre communal, un homme politique algérien, en l’occurrence Ahmed Benbitour qui s’exprime sur « la situation économique du pays » et sur « l’accélération du développement économique est/ouest », en ces temps de débat et d’échanges de points de vue à l’ombre de la révolte populaire.

Le président de l’association culturelle communale de Miliana, Khouatmi Boukhatem Lotfi, que nous avons rencontré à Hadjout, nous parlera de cette initiative de son groupe, habituellement, plus porté sur la littérature que sur la politique en indiquant qu’ils ne veulent pas être en reste de la situation dans le pays. L’objectif de la conférence d’Ahmed Benbitour, ex-Premier ministre, et sa présence au café littéraire est d’apporter leur pierre à l’édifice et au débat qui anime la scène nationale en ces temps de révolte populaire, appelant au changement du système. La prédilection de ce groupe d’amateurs de lecture, de patrimoine, d’histoire, de balades et de découvertes est en train de s’installer dans les mœurs locales et les rendez-vous des différents clubs, selon notre interlocuteur, connaissent un engouement, comptabilisé en 2018 par la présence de 1000 personnes aux diverses rencontres.

Reporters : Votre association fête déjà ses 3 années ?
Khouatmi Boukhatem Lotfi : Je dois d’abord expliquer que l’aventure a démarré en septembre 2015 avec un groupe d’amis, des médecins, des retraités de l’administration, des jeunes et des membres de la famille, tous originaires de la ville de Miliana ; nous trouvions que Miliana était en plein déclin comme toutes les villes historiques du pays, alors nous avons décidé d’agir. Comme nous habitons dans une ancienne cité, qui a mille ans d’histoire, nous avons commencé par réhabiliter la vieille horloge du centre ville, un carillon qui date de 1860. Ceci nous a incités à nous organiser en collectif puis en créant l’Association communale des Amis de Miliana Art et Culture qui a obtenu l’agrément en mars 2017, une longue attente. Juste après, c’est-à-dire dès le 16 avril 2017, journée nationale du savoir, nous avons créé le club littéraire qui a reçu son premier invité Ahmed Tessa. Depuis cette date, nous continuons à activer et aujourd’hui nous sommes à la
32 eme édition du café littéraire qui a reçu des écrivains, des hommes de lettres, des hommes de savoir qui ne sont pas forcément de la région mais nous choisissons surtout des personnes passionnées par l’écriture. Nous avons reçu Amine Zaoui, Rabiaâ Djalti, Zineb Laouedj, Ahmed Djebar, Rachid Boudjedra, Aicha Kassoul, entre autres, et bien sûr nous ne faisons pas de différence entre arabophones et francophones.

Vos rencontres ont-elles un écho au niveau local, autrement dit, avez-vous réussi à attirer et fidéliser un public qui participe à vos rendez vous littéraires ?
Ah oui, nous avons un public fidèle et j’en veux pour preuve l’année 2018 au cours de laquelle nous avons comptabilisé 1000 participants ou invités présents à nos rendez vous littéraires qui viennent, régulièrement, mais pas seulement de la wilaya mais aussi d’ailleurs. Il y a eu, aussi, beaucoup d’écrits dans la presse concernant nos activités ainsi que des émissions radiophoniques, à la télévision ce qui permet d’élargir encore notre public et faire connaître nos activités qui sont d’intérêt public pour ce qui concerne le patrimoine, l’histoire et le tourisme. Nos rencontres nous ont permis, par exemple, d’apprendre par ammi Djezar, un fidèle du club, qu’il existait, déjà dans les années 1950, à Miliana un club de lecture qu’il fréquentait à l’époque, en même temps que celui de Tlemcen. Nous avons, par la suite, lancé la fête de la ville organisée et célébrée le 5 juillet (journée de l’indépendance) et on en est, déjà, à la quatrième édition cette année. Au cours de cette fête nous honorons un enfant de la ville, en général des personnalités encore vivantes ou à titre posthume, qui ont apporté quelque chose à la ville de Miliana. On en profite pour essayer de dépoussiérer leur vie et leurs parcours historique ou professionnel pour les faire connaitre à la jeune génération, à l’image de Hadj Ahmed Benblidia, 1er inspecteur d’académie d’Alger qui a eu comme élève le grand militant et chahid le colonel Bouguerra, le professeur Smaïl Dahloug, premier médecin radiologue algérien de la wilaya historique IV, et l’an dernier nous avons rendu hommage au doyen des joueurs de basket Abdelkader Belhadj pour ne citer que ceux là.
Actuellement nous préparons le 4e tour pédestre de Miliana, le 1er novembre, comme chaque année, pour rendre hommage cette fois, aux 23 jeunes qui ont péri, durant la colonisation, en essayant d’éteindre un incendie dans la forêt mitoyenne ou les militaires les ont emmenés de force, dans le corps des soit disant volontaires. Ces jeunes qui faisaient partie d’une troupe théâtrale, dont le chef était MahfoudhTouahri dont le nom a été donné au théâtre communal. Ces jeunes amateurs de théâtre devaient se produire le soir de l’incendie à Miliana qui, malheureusement, leur coûta la vie. Alors, en mémoire à ces jeunes martyrs et pour leur rendre un hommage posthume, nous allons organiser un tour pédestre sur le chemin « des rescapés » qu’ils ont emprunté lors de la tragique nuit. Notre association a demandé une stèle pour ces martyrs et espérons que les responsables de la commune vont tenir leur promesses. Nous avons, aussi, créé un club de randonnée (de 5 à 6 km) pour faire connaitre la région aux visiteurs d’Alger, Blida, et Oran et leur faire découvrir l’histoire de la ville, ses particularités et trésors cachés. A travers cette initiative, on espère développer le tourisme de montagne en compagnie de géologues, de botanistes…
Tous nos circuits randonnées pédestres portent des noms de fruits tels que la balade ou circuit des cerisiers ou encore des pruniers, puisque Miliana est, également, réputée pour la production de ce fruit. Nous proposons ces circuits aux agences de voyage, nous leur servons quelquefois de guides et leur faisons découvrir de belles choses comme le jardin de Miliana qui est magnifique, la chemin de l’émir Abdelkader. Il y aussi les mines du Zaccar à découvrir. Il ne faut pas oublier que la société des mines de l’époque était une institution qui s’étendait de Skikda à Miliana. Nous organisons nos activités en fonction des saisons et associons également les artisans de la région (des vanniers, des potiers, des couturiers) qui viennent exposer et vendre leurs produits. Nous créons un espace qui apporte quelque chose à la ville sur le plan économique.

Mais que sont devenues ses mines, elles sont fermées ?
Non, elles ne sont pas fermées mais ont été transformées en champignonnières. Beaucoup de jeunes agriculteurs les utilisent pour la culture des champignons de Paris, une expérience qui donne de bons résultats et connaît un engouement auprès des jeunes. Nous avons, là aussi, un projet d’aménagement d’une partie des mines en musée des mineurs pour se souvenir et célébrer ces travailleurs de l’ombre. Nous travaillons, actuellement, sur le sujet en faisant des recherches approfondies, car notre objectif est de faire un travail à long terme, eu égard au nombre réduit de l’équipe et de nos moyens modestes.
Nous terminons sur ce rendez vous de samedi ou vous recevez l’homme politique Ahmed Benbitour, ex-Premier ministre.
En effet, nous l’avons invité ce week end, non pas pour parler de politique car ce mot me parait péjoratif mais plutôt de la situation économique en Algérie à la lumière de ce qui se passe aujourd’hui comme revendication pour le changement.
Ce sera une approche participative de notre association qui s’inscrit dans le débat de société en cours. Nous avons jugé qu’il n’était pas inutile de faire parler quelqu’un qui dispose d’une expérience en la matière pour mieux comprendre les enjeux et dangers d’une situation de crise qui perdure. On ne peut pas rester en retrait de ce qui se passe dans le pays. Nous voulons briser cette politique de salon et faire sortir les élites des grandes villes et de la capitale.