Le tournant pris lors de la marche de vendredi dernier inquiète sur la suite du mouvement populaire, de l’avis de représentants de la société civile, sociologues et politologues. L’escalade constatée en fin de journée entre les forces de l’ordre et des groupes de jeunes «n’augure rien de bon pour les jours à venir si les mêmes attitudes des uns et des autres persistent». Même les habitués des marches du vendredi témoignent que l’atmosphère était tendue dès le matin et que le caractère «répressif» de la journée était perceptible dès les premières heures du rassemblement des manifestants dans les grandes artères de la capitale.

PAR INES DALI
Le constat de Sofiane Sekhri, professeur à l’Université Alger 3 et politologue, est sans appel. Il déclare avoir remarqué «une manœuvre planifiée de la répression, surtout que le peuple, ou plutôt le corps électoral, a tenu son référendum ce vendredi pour dire non à la transition qu’on lui propose avec les symboles du système décrié à la tête des institutions de l’Etat».
Le même avis est exprimé par le sociologue et chercheur au Cread Zoubir Arous. La «manœuvre planifiée de la répression» s’explique après le constat de deux faits par M. Sekhri : «Le premier est qu’il y avait à certains endroits, en plein cœur de la capitale, des groupes de jeunes armés de couteaux et d’autres qui lançaient des pierres, ce qui veut dire que ces groupes étaient organisés et qu’il y avait des gens derrière qui ont voulu provoquer la violence. Le second est qu’on a vu les forces de l’ordre user de gaz lacrymogènes au niveau du tunnel des facultés.

Cela démontre que ce sont les mêmes personnes qui ont mandaté les jeunes qui ont également donné instructions aux policiers de lancer des gaz lacrymogènes.» Et à ce politologue de conclure qu’«il y a un groupe dans le pouvoir qui veut nous mener vers la violence pour déclarer l’état d’urgence ou pour nous créer une situation de ‘’creative anarchie’’, un concept utilisé pour servir les intérêts d’un groupe ou d’un pays, car le groupe ne peut pas assurer ses intérêts dans un contexte de stabilité et doit donc créer une situation d’anarchie pour nous empêcher de construire une 2e République, pour ne pas mener la transition convenablement. Ces gens sont dans le processus de l’antirévolution».
Pour Zoubir Arous, les forces de l’ordre, avec tout le matériel dont elles disposent et tout leur capital expérience, auraient pu neutraliser les jeunes qui ont voulu semer la pagaille sans avoir recours au gaz lacrymogènes, cela d’autant qu’ils étaient dans un périmètre restreint entre la place Audin, le début du boulevard Mohamed V et l’entrée du tunnel des facultés.
Lui qui a participé aux marches tient à souligner leur caractère pacifique et ne peut croire que «du jour au lendemain ces mêmes marcheurs sont venus armés et ont pu devenir violents». Il y voit une «une implication de parties qui ont ordonné, d’un côté, aux jeunes et, de l’autre, aux forces de sécurité de verser dans la violence : c’est une opération préméditée par ceux qui ne veulent pas voir les revendications des Algériens aboutir». Il ajoute qu’«après le constat que le peuple a cassé le mur de la peur, on veut le pousser vers la violence pour justifier ce qui pourrait advenir».
Pour le politologue Cherif Driss, «les forces de l’ordre essaient de recadrer les marches et commencent à réduire l’espace public d’expression. Mais la riposte reste modérée et professionnelle, avec surtout des canons à eau et des lacrymogènes : il n’y a pas de répression brutale».
Il estime qu’il est encore trop tôt pour dire si les heurts de vendredi sont la conséquence «d’une stratégie de limiter les manifestations, ou d’une réaction à des groupes infiltrés».
Sur ce point, aussi bien les forces de sécurité que les manifestants ont tenu à souligner que les violences de ce vendredi étaient le fait de «délinquants infiltrés».
En poussant un peu plus son analyse, ce politologue déclare que pour l’heure, «il est impossible de savoir s’il s’agit de l’inévitable proportion de tels délinquants que draine toute mobilisation massive, ou de groupuscules manipulés, et par qui».
Abdelwahab Fersaoui, du Rassemblement Action Jeunesse (RAJ), estime que «malgré la répression, les gens n’ont pas répondu, on a vu même des citoyens défendre des policiers. Les contestataires sont très attachés à la poursuite du mouvement sous sa forme pacifique, car c’est la clé de la réussite». «Nous voulons aller vers une solution politique rapidement pour éviter toute exaspération. Laisser pourrir la situation jusqu’aux élections dans trois mois n’est pas une solution», a déclaré, pour sa part, Saïd Salhi, vice-président de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’Homme. n