Reporters : Le mouvement populaire vient de signer son 8e vendredi de mobilisation, marqué par le retour de la tentation répressive chez les autorités. Quelle lecture en faites-vous ?
Noureddine Benissad : Les velléités de réprimer existaient chez les tenants du pouvoir avant même la première manifestation du 22 février. Le pouvoir, ébranlé par l’ampleur des manifestations, a joué sur l’essoufflement et l’affaiblissement du mouvement populaire par diverses manœuvres et ruses, d’ailleurs aussi grossières les unes que les autres, mais, c’était compter sans la détermination du peuple à se réapproprier l’espace public et à en découdre avec le système. Aujourd’hui, le système n’a pas de réponse politique car il est basé sur la répression. Les tentations répressives sont donc dans la nature même du système. Mais on ne peut réprimer tout un peuple.
L’installation du chef de l’Etat par intérim et sa convocation du corps électoral pour le 4 juillet prochain mettent en branle l’opération comme l’exige l’article 102 de la Constitution, alors que la rue exige le départ des figures du système…
Le pouvoir est dans un autisme total et la mise en œuvre de l’article 102 de la Constitution et de ses effets par l’installation du chef de l’Etat par intérim, M. Bensalah, par des assemblées factices et ensuite convoquer le corps électoral pour la tenue de l’élection présidentielle le 4 juillet 2019 sont un coup de force contre la volonté populaire. Le peuple vote au moins chaque vendredi depuis le 22 février contre tout ce qui émane du système et de ses symboles. Il a bien compris que c’est une manœuvre de plus sous l’apparence du respect de la Constitution pour faire perdurer le même système. Le peuple n’est pas dupe.

Est-il ainsi possible de tenir cette présidentielle le 4 juillet, alors qu’elle exige un minimum de conditions, et quel scénario possible dans le cas de l’impossibilité d’organiser ce vote ?
Les élections se tiennent chaque vendredi et le bulletin de vote des Algériennes et des Algériens est sans appel : système dégage. L’élection présidentielle fixée au 4 juillet sans le peuple n’a aucun sens. Les élections libres, transparentes et honnêtes conformes aux normes internationales exigent des préalables : un gouvernement neutre, la levée de l’embargo contre les libertés, la libération du champ politique et médiatique, l’abrogation des lois liberticides sur les associations, les partis, le régime électoral, les syndicats, les libertés de manifester, de se réunir, de s’exprimer. D’élaborer des lois pour rendre plus indépendants la justice et le Conseil constitutionnel ainsi que la mise en place d’une instance indépendante pour l’organisation des élections. Toutes ces conditions ne sont pas réunies pour tenir des élections libres dans un laps de temps aussi court que celui du 4 juillet. Le système veut aller rapidement vers des élections avec le même dispositif législatif et réglementaire, le même personnel politique, la même administration, la même instance de surveillance des élections pour faire élire son candidat et pour que ce même système se maintienne.

L’issue peut-elle être alors une direction collégiale ? Comment et qui pour la désigner ?
Il faut aller vers un mécanisme de transition démocratique avec les préalables que j’ai évoqués. Peu importe que l’instance qui aura à incarner l’Etat soit collégiale ou pas, l’essentiel est que la personne ou les personnes fassent l’objet d’une crédibilité consensuelle. Il faut que les tenants du pouvoir acceptent d’abord le principe d’une transition démocratique et ouvrent des négociations avec l’ensemble des forces vives de notre pays pour tracer la feuille de route et créer les conditions pour aller vers une deuxième République résolument démocratique et sociale.

Etes-vous de ceux qui pensent que le mouvement citoyen n’a pas besoin de se structurer et de désigner ses représentants ?
Le mouvement populaire est un nouveau-né. Chaque vendredi, il s’organise et entreprend des actions citoyennes. Il faut lui laisser le temps de s’organiser encore mieux et je suis persuadé qu’il peut sécréter ses propres leaders.
Mais je crois, en même temps, que sa force est qu’il ne se soit pas structuré car toute structuration peut être porteuse de problèmes d’egos, de division, de dissidence, voire de manipulation, qui casserait le mouvement populaire. Pour l’instant, le peuple sait ce qu’il fait, le mouvement populaire se porte bien et c’est tant mieux ainsi.