Reporters : Les étudiants sont très présents dans les marches et les manifestations pour le changement démocratique dans le pays. Comment doit-on percevoir leur participation à ce qui est désormais appelé « Hirak » populaire ?
Sami Kaâbache : La participation massive des étudiants au «Hirak» sonne le réveil d’une catégorie sociopolitique et d’une partie de l’élite universitaire, longtemps embrigadée et muselée par la gestion politique de l’université par le régime. On connaît les dégâts de cette politique, dont il faudra faire le bilan, y compris au niveau pédagogique, mais le constat à faire rapidement est que les étudiants, à l’exemple des autres forces vives de la société, se sont libérés pour revenir aux origines…

Aux origines ?
Oui, l’Université n’est pas qu’un lieu de transmission du savoir et des connaissances. C’est un espace de production d’idées au sens général du terme et au sens politique, en particulier, un théâtre de contestation porteur de rupture et de renouveau. Dans notre pays, les étudiants ont toujours été un moteur important de libération. Ils ont répondu « présents » tout au long des grands évènements historiques qu’a connu le pays : de la grève historique et fondatrice du
19 mai 1956 jusqu’aux mouvements des années 1980, en passant par les engagements des années 1970. Leur réapparition en force, aujourd’hui, sur la scène nationale marque le cycle de stagnation qu’ils ont connu pour des raisons objectives, durant la décennie sanglante des années 1990, puis, durant les années 2000, où l’on a laissé monter des syndicats étudiants, animés par les logiques de rente et d’intérêt, quand ce n’étaient pas les clivages politiques et partisans qui divisaient les campus.

Peut-on parler d’un nouveau moment historique dans l’histoire de l’Université dans notre pays ?
Pour les étudiants, c’est clair. Il y a, à l’exemple du mouvement profond qui anime tout le corps social, une réanimation de cette force et qui se déroule plutôt bien quand on connaît les dégâts occasionnés par le passé. Les jeunes des universités marchent et s’organisent pacifiquement. Ils sont porteurs d’une conscience politique aiguë que beaucoup n’imaginait pas exister et d’une pensée critique qui dément le cliché d’une jeunesse dépolitisée. Ce qui est faux.