Pour Mohamed Arezki Ferrad, chercheur en histoire et animateur politique, l’application de l’article 102 de la Constitution dans la conjoncture politique actuelle du pays est obsolète. L’ancien député FFS (1997-2002) regrette, par ailleurs, l’entêtement du pouvoir politique à ne pas tenir compte de la volonté populaire réclamant un changement du système.

Reporters : Abdelkader Bensalah a prononcé, avant-hier, son premier discours en tant que chef d’Etat par intérim. Un discours dans lequel il a appelé les citoyens, la classe politique et les institutions de l’Etat à réunir les conditions d’un scrutin présidentiel transparent et régulier. Quelle appréciation faites-vous de ce message ?
Mohamed Arezki Ferrad : La crise que vit le pays n’est pas une crise constitutionnelle, mais plutôt une crise politique qui implique, de facto, des solutions politiques. L’article 102 a été légiféré et mis en place par le législateur pour répondre à une situation normale, en cas de maladie grave, décès ou démission du président de la République. Mais, actuellement, le pays fait face à une situation exceptionnelle, inédite et à une révolution pacifique. L’application 102 dans cette conjoncture est obsolète, et l’entêtement du système en place est une provocation et une insulte à l’intelligence populaire. Il s’agit là d’une sous-estimation, un dénigrement, un non-respect de sa volonté pourtant exprimée de façon solennelle et claire depuis le 22 février. Cette volonté réclame le départ du système en place et le rejet catégorique d’un changement dans le système avec d’autres symboles du même système.
Le chef de l’Etat affirme que l’accomplissement de sa mission devra prendre en charge la mise en application des dispositions des articles 7 et 8 de la Constitution répondant aux attentes populaires. Comment peut-on lire une telle promesse ?
Bensalah n’a pas à assurer l’intérim ou prendre la mission d’un chef d’Etat. S’il avait de la conscience, il aurait dû démissionner de son poste de président du Conseil de la nation, avant que le Parlement ne constate la vacance de pouvoir, ce qui fait de lui d’office un président intérimaire pendant 90 jours. A l’évidence, Bensalah aurait dû répondre à la demande populaire. Des millions d’Algériens lui demandent de partir, il ne peut rester indifférent par rapport à cette demande qui ne veut pas de sa personne, et lui demande ouvertement de céder son poste. Il était plus judicieux de laisser la mission de chef d’Etat à une personnalité qui bénéficie d’un large consensus ou qui puisse être acceptée par la population avant d’aller vers de nouvelles échéances présidentielles.

Quel scénario probable pour l’avenir à la lumière des récentes évolutions ?
Dans le cas où le peuple maintient la pression, Bensalah devrait céder et démissionner. Et on y irait vers la constitution d’une instance présidentielle.

La parole du chef d’état-major de l’ANP Gaïd Salah reste très attendue ces dernières semaines. Qu’en pensez-vous ?
Il est insensé, à mon sens, de demander à l’institution militaire de rester loin du politique, d’assurer son rôle de protectrice du territoire et de la souveraineté nationale, et d’attendre, en parallèle, impatiemment le discours du chef d’état-major et ses positions par rapport aux développements de la scène politique, notamment en ce qui concerne la désignation de Bensalah.
Cela est une contradiction qu’il faut corriger, car le militaire a pour mission d’accompagner la transition démocratique pour qu’elle arrive à bon port, de veiller à satisfaire la volonté populaire et non de s’ingérer dans le politique. Le militaire, je le répète, ne peut pas remplacer les partis politiques. L’institution militaire n’a de mission que d’accompagner la transition démocratique, elle ne peut établir une feuille de route ou un plan de sortie de crise.

Quelle solution préconisez-vous pour une véritable sortie de crise ?
La solution idéale pour aller vers une période de transition démocratique devrait porter sur la création d’un présidium qui sera nommé de façon consensuelle par des partis politiques, la société civile, les syndicats autonomes et des figures du «Hirak». Ce présidium préparera une nouvelle Constitution ainsi que les balises pour une Assemblée constituante. A mon avis, il est insensé d’élire un président de la République, puis lui donner la prérogative d’élaborer une nouvelle Constitution. Il fera inéluctablement un costume sur mesure, et personne n’aura, par la suite, la possibilité ou l’occasion de s’y opposer. Le présidium, une fois mis en place, va automatiquement assurer les missions d’un chef d’Etat.



Une démarche que l’Armée a récusée depuis le début des événements, «car il est irraisonnable de gérer la période de transition sans les institutions qui organisent et supervisent cette opération», tranche Gaïd Salah, évoquant les conséquences d’une telle voie à même de «compromettre tout ce qui a été réalisé depuis l’Indépendance à ce jour, en termes d’acquis et de réalisations qui demeurent la fierté des générations». Cependant, l’orateur assurera que l’Armée a tout fait pour «déjouer» ces tentatives pour «préserver cet immense élan populaire de l’exploitation» de l’intérieur comme de l’extérieur. Il citera ainsi des «individus appartenant à des organisations non-gouvernementales, qui ont été pris en flagrant délit, dont la mission consiste à infiltrer les manifestations pacifiques et les orienter, avec la complicité et en coordination avec leurs agents à l’intérieur».
Les affaires El Khalifa, Sonatrach et Le Boucher seront rouvertes
Sur un registre sur lequel il n’était pas attendu, mais sur lequel il est intervenu, sans doute pour apaiser les tensions et assurer le peuple de l’attachement de l’institution militaire à l’Etat de droit, le général de corps d’armée n’a pas hésité à évoquer de grandes affaires, actuellement aux mains des juges, ainsi que le rôle de la justice à agir en toute indépendance pour demander des comptes aux responsables de dilapidation des deniers publics. «Dans ce contexte précis, nous soulignons que la justice, qui a recouvert ses pleines prérogatives, agira en toute liberté, sans contrainte aucune, sans pressions ni ordres, pour entamer des poursuites judiciaires contre toute la bande impliquée dans les affaires de détournements des fonds publics et d’abus de pouvoir pour s’enrichir illégalement», a-t-il fait savoir. Ce travail ne se limitera pas seulement à de nouvelles affaires, mais «s’étendra à tous les dossiers précédents, comme l’affaire d’El Khalifa, de Sonatrach et du Boucher et autres dossiers relatifs à la corruption qui ont occasionné des pertes considérables au Trésor public», a précisé Gaïd Salah.
L’homme fort de l’Armée, tout en rappelant enfin son engagement personnel «à soutenir le peuple», dit n’avoir «aucune autre ambition que de servir notre pays et de veiller à sa sécurité et sa stabilité», malgré les manœuvres visant à porter atteinte à la réputation et la crédibilité de l’ANP.
Des tentatives qui «échoueront», ajoutera-t-il, assurant que l’Armée restera «un fort soutien pour son peuple dans les épreuves et les crises, dans le cadre des dispositions de la Constitution et des lois de la République». Le chef d’état-major de l’ANP n’omettra pas, en conclusion de son message, d’exprimer sa «confiance» envers le peuple qui, selon lui, «comprendra et mesurera la sensibilité de la situation et privilégiera l’intérêt national».