Nous sommes à la mi-décennie 1970 du siècle dernier. Houari Boumediene, le «moine soldat» comme aimait à le qualifier une certaine presse condescendante, avait déjà nationalisé maintes richesses naturelles du sol et du sous-sol et en particulier les hydrocarbures dans une médiatisation qui n’était pas sans rappeler Nasser nationalisant en 1956
le canal de Suez. L’homme a pris du poids, au sens propre et figuré. Il ne flotte plus dans ses costumes trois-pièces qu’on lui connaissait. On murmure qu’il s’était marié. On verra enfin celle que l’homme austère a choisie. Une dame élégante… Boumediene épanoui a le sourire. Sa dame élégante, on la découvrira quand il ira faire son discours à l’ONU au nom des Non-alignés. Consécration internationale, à, à peine, 40 ans…

Par Abdelmadjid KAOUAH
Une longue carrière politique semblait s’ouvrir devant lui. Mais sa grande idée de «Révolution agraire» (c’est le fils d’un petit, sinon pauvre, paysan) démarrée en fanfare est en train de s’enliser et de tourner en rond. La question du Sahara occidental va polariser ses dernières années de vie.
«Les ordures
de la bourgeoisie»
Sans oublier le nouveau rapport de force dans le monde arabe après le voyage de Sadate en Israël. Son «bonapartisme» est mis à rude épreuve en matière de qualité de vie, d’indigence du marché (la spéculation ne date pas de Chadli). Mais l’étendard de l’anti-impérialisme brandi continuait à faire vibrer le petit peuple tandis qu’une bourgeoisie bureaucratique commençait à s’encanailler au vu et au su du pays, et en premier lieu de Boumediene lui-même qui n’aura pas assez de mots durs à son égard après la grève des travailleurs de la voirie de la ville d’Alger. Refusant d’envoyer les appelés du Service national ramasser les «ordures de cette bourgeoisie», on dit qu’il se déplaça en personne pour les faire renoncer, comme il l’aurait fait aussi avec les dockers du port d’Alger. Mais dans un système ou la rumeur faisait office de communication, les ministres étant aphones à la télévision, il y a beaucoup de mythologie adroitement orchestrée par «le vrai parti de Boumediene» : Il ne faut pas être grand clerc pour savoir qui il était : la toute puissante SM (sécurité militaire). Pour contourner la somnolence ou l’inertie de son propre système, Boumediene en vue d’impulser l’avancée de la Révolution agraire – en butte à de sérieuses résistances en dépit du discours triomphaliste des médias officiels, avait déjà dû effectuer une jonction stratégique avec le mouvement de volontariat, plus concrètement les CVU (comités de volontariat universitaires). Ces derniers avaient émergé de façon informelle, comme spontanément (?) pour soutenir cette nouvelle réforme agraire bien des années après l’expérimentation de l’autogestion agricole sous Ben Bella au lendemain de l’Indépendance – et qui aura un piteux destin… Officiellement, l’Union des étudiants algériens, une des plus dynamiques organisations avait été dissoute unilatéralement et ses cadres et militants réprimés pour avoir défendu son autonomie et refusé le diktat de l’appareil du FLN. Les connaisseurs de la vie politique algérienne savaient que ces comités universitaires pour l’essentiel  avaient souvent des affinités politiques   avec le Parti de l’Avant-garde socialiste (Pags.), illégal officiellement mais toléré et soumis aux humeurs et fluctuations des rapports de force au sommet…
DU PARTI INTERDIT A L’UNJA
Le Parti communiste algérien avait été interdit au lendemain de l’Indépendance sous Ben Bella. Ironie de l’histoire, ses militants seront durement réprimés pour s’être opposés au coup d’Etat du 19 juin 65 qui fera tomber Ben Bella. Le Pags depuis sa constitution s’était engagé dans ce qu’il a qualifié de «soutien critique» à l’aile progressiste, ou dite «démocrates révolutionnaires», du régime qui avait lancé sous la direction de Boumediene les tâches d’édification nationale (TEN) considérées comme un processus antiféodal et anti-impérialiste. Avec le recul du temps, je m’interroge sur la matérialité et l’ampleur de ces démocrates révolutionnaires. On a vu, après la mort de Boumediene, avec quelle vitesse les vestes se sont retournées, à quelques exemplaires exceptions qu’il faut saluer avec respect. C’est donc dans ce contexte qu’est intervenue la Conférence nationale de la jeunesse du 19 mai 1975, en hommage à ces jeunes lycéens et étudiants qui avaient rejoint le maquis sous le mot d’ordre : «Avec des diplômes en plus, nous ne ferons pas de meilleurs cadavres ! ». Pour Boumediene, il s’agissait de rassembler dans un seul cadre organique progressiste les différentes franges et forces de la jeunesse pour soutenir ses projets politiques. Au Pags et autres sensibilités, on privilégiait surtout des cadres spécifiques à chaque catégorie de la jeunesse, jaillis de l’action et des initiatives sur le terrain, en veillant à mettre en place un front unitaire et une coordination nationale autour des fameuses «TEN»… Ces réserves, bien entendu, n’étaient pas du goût du parti unique qui exerçait officiellement un droit d’égide sinon de tutelle sur toute organisation. Un vaste débat au sein de toutes les catégories de la jeunesse, lycéens, étudiants, jeunes travailleurs ainsi que dans les organisations de jeunesse de l’époque (Jfln, SMA, Jeunesse de l’Amicale des Algériens Europe…) et les CVU, devait précéder la Conférence. Au bout du compte, marquée par un discours d’inauguration de Boumediene à la fois radical et général, la conférence, considérée par le pouvoir comme celle de l’unification de la jeunesse (ou plutôt une fusion des différentes structures en une seule organisation unique de la jeunesse), laissa aux commissions les questions qui fâchent.
On se félicita surtout dans les interventions de la victoire des peuples, vietnamien et cambodgien sur l’impérialisme américain…En commissions, il y eut quelques séquences de dialogue de sourds nourries par la démagogie des gardiens du Temple courroucés par une vague venue hors des «structures» d’origine incontrôlée.  Mais des projets de résolutions et de statuts ont été préparés à l’avance par la commission préparatoire de la CNJ. Cette dernière était présidée par feu Mohammed-Seddik Benyahia, alors ministre iconoclaste de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, dont l’autorité morale et l’engagement progressiste faisait consensus.
UNE CHARTE ENRICHIE
PAR «LA BASE»
En arrière-plan, l’appareil du FLN exerça une présence vigilante et tatillonne… Au bout de trois jours, un conseil national «pluriel» de la nouvelle Union nationale de la jeunesse algérienne (Unja) sera plus ou moins élu, selon l’état de la mobilisation, comprenant des représentants surtout issus des structures déjà existantes : Jfln, SMA, CVU, Comités de lycéens de soutien à la RA, jeunes de l’Amicale en Europe. Peu ou prou de jeunes travailleurs et chômeurs (ils émergeront après la naissance de l’Unja). Une Charte-programme est élaborée contenant une série de résolutions imposées par les conférenciers (surtout dans la commission politique). Pour les plus sceptiques ce fut un marché de dupes ou un mariage de la carpe avec le lièvre. Chacun repartira en fait avec ses arrières pensées. D’autant plus que l’exécutif de cette Unja n’avait pas été élu durant la conférence mais laissé à une réunion ultérieure du Conseil national. De là naîtra, à notre sens, le grand malentendu de l’Unja, produit d’une césarienne politique dont le nationalisme algérien avait le secret, mais qui dans une Algérie indépendante en pleine mutation n’était plus opératoire. L’Unja vivra ce que vivent les roses, l’espace de la fin de pouvoir de Boumediene. Qui se souvient de son «organe central», L’Unité/El Wihda ? Après avoir été dument édulcorée, elle survivra encore quelques temps avant de disparaître du paysage médiatique algérien. Comme je l’ai signalé dans cette chronique, je ne suis pas allé au-delà de ces lignes introductives à l’histoire du journal El Wihda /L’Unité. ..
Y A-T-IL EU UNE PREHISTOIRE DE LA PRESSE DEMOCRATIQUE ?
Peut-on dire que cette publication constitue un fragment de la pré-histoire de la presse démocratique algérienne ? Celle qui fleurira au lendemain d’Octobre 88 avec moins de slogans et plus d’attention aux libertés individuelles que publiques. Et dans un contexte mortifère où des articles de presse, la profession de journaliste allait valoir le prix du sang.
Dans une longue et terrible chaine d’assassinats contre la liberté d’expression et de conscience face aux forces des ténèbres et de la dite «régression féconde», dont on ne sait si elle était simplement énoncée ou donnée comme incontournable par un sociologue algérien qui passera sans doute à la postérité, ne serait-ce que pour cette formule lapidaire. L’Unité, une expérience à méditer, un passionnant exercice pour faire bouger les lignes à l’intérieur du système d’information sous un parti unique ? Autant d’interrogations qui renvoient, bien entendu, toutes proportions gardées, à celle d’Alger-Républicain au lendemain de l’Indépendance, avant son interdiction en 1965. Dans cette histoire, il n’y a pas place qu’aux plumes. Il faudra mentionner les artisans de l’intendance et de l’administration artisanales, les protagonistes de la diffusion du journal à travers le pays, les correspondants locaux, les soutiens multiformes, la fête annuelle de L’Unité qui donnait à l’aventure modeste une résonnance amplifiée.  A la fête de L’Unité se retrouvaient les compagnons et les amis du monde entier, comme Marcel Khalifa, les latino-américains, Chiliens de l’Unité populaire, Uruguayens des Tupamaros, les Africains des anciennes colonies portugaises,  Sud-Africains anti-apartheid, en exil, bénéficiant de l’hospitalité de cette Algérie décrite métaphoriquement comme la Mecque des révolutionnaires. Sans oublier les jeunes Sahraouis en formation en photo et maquette, sur recommandation de la présidence de la République du vivant de Boumediene. Cette fête était un point d’orgue annuel. Fête du militantisme et de la musique où la chanson engagée autant que le chaâbi avaient droit de cité.
CHAOU ET MARCEL KHALIFA !
Il n’était pas étonnant que pour la première édition Chaou soit à l’affiche au cinéma l’Afrique avec Marcel Khalifa. Et c’est à L’Unité que paraîtra, si j’ai bonne mémoire, le premier entretien d’Idir dans une publication algérienne… Le débat sur la Charte nationale fut l’occasion de mettre en avant la diversité de la personnalité nationale, surtout dans son fondement berbère qui valut au journal un rappel à l’ordre avant recadrage fomenté par les gardiens du Temple et les caciques du pouvoir…
C’est, bien sûr, si peu de choses au regard des grands mouvements de société qui allaient advenir dans la douleur et parfois dans le gâchis. La grande aventure d’Alger Républicain a eu ses historiens, et quels noms, Henri Alleg, Boualem Khalfa et Abdelhamid Benzine. Albert Camus, Mohammed Dib, pour ne citer que quelques plumes emblématiques, s’y illustrèrent. Pour L’Unité, sans citer de noms (c’est à eux de s’en réclamer ou non), la comparaison pourrait être hors de saison, mais quelques fondateurs de la presse dite indépendante et démocratique y ont fait parfois leurs premières armes ou un passage significatif. On compte parmi eux un nombre non négligeable de «patrons» de journaux ou d’actionnaires. Je n’ai guère maintenant connaissance de travaux universitaires dédiés à L’Unité. Mais sans humour, il me souvient qu’un étudiant roumain y a séjourné pour y consacrer son mémoire.
Une jeune stagiaire «beur» (Rosa Moussaoui pour ne pas la nommer) a fait le détour par L’Unité avant d’être aujourd’hui une plume consacrée du quotidien L’Humanité, et c’est un compagnon irakien qui fut pendant un certain temps le secrétaire de rédaction de l’édition arabophone. Aujourd’hui, en Scandinavie, il dirige, dans son nouvel exil, des publications de qualité sur les enjeux mortels dans l’ancienne Mésopotamie et le Nouvel Irak. Je cite ces quelques exemples au fil de la plume, la mémoire quelque peu embrumée…
Je suis le moins qualifié à estimer cette expérience que j’ai eu l’honneur de coordonner jusqu’au couperet de l’article «12O». Une vieille lune que les moins de vingt ans ne peuvent pas comprendre. Une histoire globale et documentée reste donc à écrire par les protagonistes de cette expérience journalistique, plus ou moins oubliée aujourd’hui.
Un projet en ce sens se profile pour recueillir sans exclusive le témoignage des différents artisans de L’Unité. Il faut espérer qu’il se concrétise pour que la mémoire rejoigne l’histoire. Pour l’heure, force est d’avouer que ce chantier reste de l’ordre du vœu. Peut-être que les nouvelles conditions historiques qui ont émergé depuis le 22 février 2019 rendront possible cette velléité dont j’assume, personnellement, une large responsabilité. Témoins, acteurs, compagnons, sympathisants, contradicteurs, voire adversaires, à vos plumes pour éclairer nos lanternes !n